Angelique. Comme nous ne sommes pas nées d'un sexe à faire des loix, nous devons obeïr à celles que nous avons trouvées, & suivre comme des verités connues, beaucoup de choses qui d'elles-mêmes ne passent chez plusieurs que pour opinions. Je prétends, mon enfant, te confirmer par là, dans les sentimens où tu es, qu'il y a un Dieu juste & misericordieux, qui demande nos hommages, & qui de la même bouche qu'il nous defend le mal, nous commande la pratique du bien: Mais comme tous ne conviennent pas de ce qui se doit appeller bien ou mal; & qu'une infinité d'actions pour lesquelles on nous donne de l'horreur, sont reçues & approuvées chez nos voisins: Je t'apprendrai en peu de paroles, ce qu'un Reverend Pere Jesuite qui a une affection particuliere pour moi, me disoit dans le temps qu'il tâchoit à m'ouvrir l'esprit, & à le rendre capable des speculations presentes.
Comme tout vôtre bonheur, ma chere Angelique (c'est ainsi qu'il me parloit) dépend d'une parfaite connoissance de l'état religieux que vous avez embrassé, je veux vous en faire une naïve peinture, & vous donner les moyens de vivre dans vôtre solitude, sans aucune inquietude ou chagrin, qui proviennent de vôtre engagement. Pour proceder avec methode dans l'instruction que je vous veux donner, vous devez remarquer que la Religion (j'entends par ce mot tous les Ordres monastiques) est composée de deux corps, dont l'un est purement celeste & surnaturel, & l'autre terrestre & corruptible, qui n'est que de l'invention des hommes; l'un est politique, & l'autre mystique par rapport à Jesus Christ qui est l'unique Chef de la veritable Eglise. L'un est permanent, parce qu'il consiste dans la parole de Dieu qui est immuable & éternelle, & l'autre est sujet à une infinité de changemens, parce qu'il dépend de celle des hommes qui est finie & faillible. Cela supposé, il faut separer ces deux corps, & en faire un juste discernement, pour savoir à quoi nous sommes veritablement obligés. Ce n'est pas une petite difficulté de les bien démêler. La politique comme la plus foible partie s'est tellement unie à l'autre qui est la plus forte, que tout est presque à present confondu, & la voix des hommes confuse avec celle de Dieu. C'est de ce desordre que les illusions, les scrupules, les gênes, & les bourrellemens de conscience qui mettent souvent une pauvre ame au desespoir, ont pris naissance, & que ce joug qui doit être leger & facile à porter, est devenu par l'imposition des hommes, pesant, lourd, & insupportable à plusieurs.
Parmi de si épaisses tenebres, & une si visible alteration de toutes choses, il faut s'attacher uniquement au gros de l'arbre, sans se mettre en peine d'embrasser ses branches, & ses rameaux. Il faut se contenter d'obeïr aux preceptes du Souverain Legislateur, & tenir pour certain que toutes ces œuvres de surerogation, auxquelles la voix des hommes nous veut engagés, ne doivent pas nous causer un moment d'inquietude. Il faut en obeïssant à ce Dieu qui nous commande, regarder si sa volonté est écrite de ses propres doigts, si elle sort de la bouche de son Fils, ou si elle part seulement de celle du peuple. Tellement que sœur Angelique peut sans scrupule, allonger ses chaînes, embellir sa solitude, & donnant un air gay à toutes ses actions, s'apprivoiser avec le monde, elle peut, continua-t-il, se dispenser, autant que prudemment elle pourra faire, de l'execution de tout ce fatras de vœux & de promesses, qu'elle a faite indiscretement, entre les mains des hommes; & rentrer dans les mêmes droits où elle étoit devant son engagement, ne suivant que ces premieres obligations.
Voilà, poursuivit-il, pour ce qui regarde la paix intérieure, car pour l'exterieur vous ne pouvez sans pecher contre la prudence, vous dispenser de le donner aux loix, aux coutumes, & aux mœurs, auxquels vous vous êtes assujettie, en entrant dans le Cloître. Vous devez même paroître zelée, & fervente dans les exercices les plus penibles, si quelque interêt de gloire, ou d'honneur dépend de ces occupations, vous pouvez parer vôtre chambre de haires, de cilices, & de rosettes, & par ce devot étalage meriter autant que celle qui indiscretement s'en déchirera le corps.
Agnès. Ah! que je suis ravie de t'entendre, l'extreme plaisir que j'y ai pris m'a empêché de t'interrompre, & cette liberté de conscience que tu commences à me rendre par ton discours, me décharge d'un nombre presque infini de peines qui me tourmentoient. Mais continue, je te prie, & m'apprends quel a été le dessein de la politique, dans l'établissement de tant d'Ordres, dont les Regles, & les Constitutions sont si rigoureuses?
Angelique. On peut considerer dans la fondation de tous les Monasteres, deux Ouvriers qui y ont travaillé, à savoir le Fondateur & la Politique. L'intention du premier, a souvent été pure, sainte, & éloignée de tous les desseins de l'autre. Et sans avoir d'autre vue que le salut des ames, il a proposé des Regles & des manieres de vivre, qu'il a cru necessaires, ou tout au moins utiles à son avancement spirituel, & à celui de son prochain. C'est par là que les deserts se sont peuplés, & que les Cloîtres se sont bâtis; le zèle d'un seul en échauffoit plusieurs, & leur principale occupation étant de chanter continuellement les louanges du vrai Dieu, ils attiroient par ces pieux exercices, des compagnies entieres, qui s'unissoient à eux, & ne faisoient qu'un corps. Je parle en ceci, de ce qui s'est passé dans la ferveur des premiers siècles; car pour le reste il en faut raisonner autrement, & ne pas penser que cette innocente primitive, & ce beau caractere de devotion se soient long-temps conservés, & ayent fait le partage de ceux, que nous voyons à present.
La Politique qui ne peut rien souffrir de défectueux dans un Etat, voyant l'accroissement de ces Reclus, leur desordre, & leur déreglement, a été obligée d'y mettre la main, elle en a banni plusieurs, & retranché des Constitutions des autres, ce qu'elle n'a pas cru necessaire à l'interêt commun. Elle auroit bien voulu se défaire entierement de ces sangsues, qui dans une oisiveté, & une faineantise horrible, se nourrissoient du pauvre peuple; mais ce bouclier de la Religion dont ils se couvroient; & l'esprit du vulgaire dont ils s'étoient déja emparés, ont fait prendre un autre tour, pour que ces sortes de Compagnies ne fussent pas entierement inutiles à la Republique.
La Politique a donc regardé toutes ces maisons comme des lieux communs où elle se pourroit décharger de ses superfluités; elle s'en sert pour le soulagement des familles, que le grand nombre d'enfans rendroient pauvres & indigentes, s'ils n'avoient des endroits pour les retirer, & afin que leur retraite soit sans esperance de retour, elle a inventé les vœux, par lesquels elle prétend nous lier, & nous attacher indissolublement à l'état qu'elle nous fait embrasser: elle nous fait même renoncer aux droits que la nature nous a donnés, & nous separent tellement du monde, que nous n'en faisons plus une partie. Tu conçois bien tout ceci?
Agnès. Oui, mais d'où vient que cette maudite politique, qui de libres nous rend esclaves, approuve davantage les Regles qui n'ont rien que de rude & d'austere, que celles qui sont moins rigoureuses?
Angelique. En voici la raison. Elle regarde les Religieux & Religieuses comme des membres retranchés de son corps, & comme des parties separées dont la vie ne lui semble en particulier utile à aucune chose, mais bien plutôt dommageable au public. Et comme ce seroit une action qui paroîtroit inhumaine que de s'en defaire ouvertement elle se sert de stratagemes, & sous pretexte de devotion, elle engage ces pauvres victimes à s'égorger elles-mêmes, & à se charger de tant de jeûnes, de penitences, & de mortifications, qu'enfin ces innocentes succombent, & font place par leur mort, à d'autres qui doivent être aussi miserables, si elles ne sont pas éclairées. De cette maniere, un pere est souvent le bourreau de ses enfans, & sans y penser il les sacrifie à la politique, lors qu'il croit ne les offrir qu'à Dieu.