Vous savez, mon fils, que la confession vient de nos ancêtres, c'est-à-dire des prêtres et des moines. J'ai toujours admiré le génie profond de ces hommes célèbres qui établirent la confession. Depuis ce temps tout a changé de face; les biens ont fondu sur nous; nos richesses ont grossi à l'ombre de ce tribunal auguste. Béni soit Dieu! Amen!
Je ne vous parlerai pas de l'excellence du poste de confesseur: ayez seulement de la discrétion, de la douceur et de la condescendance pour les faiblesses humaines, et les femmes vous adoreront. Je ne dirai point quel parti vous devrez tirer de leurs heureuses dispositions par rapport à votre fortune, cela vous regarde; je vous conseille de plumer impitoyablement ces vieilles bigotes qui viennent à votre confessionnal moins pour se réconcilier avec Dieu que pour voir un beau moine. Faites grâce aux jolies, parce que je la leur ai faite: elles me payaient différemment.
Une jeune fille, par exemple, ne peut faire de présents; mais elle peut donner son précieux pucelage. Il faut user d'adresse pour lui ravir ce bijou. Fixez-vous à ces jeunes dévotes: elles pourront vous guérir; ne vous livrez pourtant pas sans ménagement à la vivacité que pourrait vous inspirer l'espoir de votre guérison. Il y a moins de risque à se déclarer à une femme aguerrie qu'à une jeune personne chez qui la passion n'a pas encore triomphé des préjugés de l'éducation. Une femme vous entend à demi-mot; son cœur a déjà fait la moitié du chemin avant de vous être expliqué: il n'en est pas de même d'une jeune fille; mais s'il est difficile de la vaincre, la victoire en est plus douce. Je vais vous en tracer la route. Dans toutes, vous trouverez un penchant à l'amour. Le grand art est de savoir manier ce penchant. Telle qui paraît modeste, les yeux baissés et la démarche composée, couve un feu sous la cendre, prêt à s'allumer au vent de l'amour. Parlez, elle n'opposera qu'une faible résistance à vos premières attaques; pressez, votre victoire est certaine.
D'autres, dont le tempérament est moins vif, moins impétueux, donneront plus d'exercice à votre adresse. Avec celles-ci, mêlez les caresses de l'amant aux remontrances du directeur; échauffez leur naturel par des discours débités avec art; informez-vous adroitement des progrès qu'elles ont faits dans la science de se procurer du plaisir; levez le voile qui leur cachait des voluptés inconnues; découvrez-leur tous les mystères de l'amour; faites-leur-en des peintures riantes qui échauffent leur sensualité; montrez-leur le plaisir dans les attitudes les plus séduisantes pour exciter leurs désirs. Vous objecterez peut-être qu'il est difficile de réussir dans un art aussi dangereux; point du tout, il ne faut que de l'adresse. Je conviens qu'il serait dangereux d'encenser leurs désirs; mais n'est-il pas mille moyens de concilier leur cœur et leur raison? Que les portraits que vous leur ferez des plaisirs paraissent faits moins pour les engager à s'y livrer que dans la vue de les en détourner; insistez sur les plaisirs; soyez court sur les conséquences: la raison s'opposera vainement aux impressions que vos discours feront dans leur cœur. Rassurez-les du côté du ciel; détruisez leurs préjugés du côté du monde; faites-leur envisager qu'il est dangereux de garder trop longtemps une fleur qui se fane; qu'il est si doux de la laisser cueillir, que sa perte est idéale. Ajoutez qu'il est mille secrets pour empêcher la grossesse. Examinez alors leur visage, vous le verrez enflammé. Laissez tomber votre main sur leurs tétons; pressez-les, et bientôt vous entendrez leurs soupirs, fidèles interprètes des sentiments de leur cœur. Joignez vos soupirs aux leurs, appliquez un baiser sur leur bouche, offrez-vous pour consolateur de leurs peines. L'aveu de ce qui se passe dans le cœur établit la confiance, on ne rougit plus d'être faible avec des faibles, on se console réciproquement.
Le discours du père Simon m'avait échauffé l'imagination; il m'avait si fort ému, que je ne doutai plus de la possibilité d'une chose que j'avais prise pour un badinage. Je réitérai mes instances auprès du père, qui obtint bientôt ce que je demandais.
Il me tardait de me voir érigé en médiateur entre les pécheurs et le Père des miséricordes. Je me réjouissais d'avance de l'aveu que pourrait me faire une fille timide d'avoir donné à son tempérament la satisfaction qu'il demandait. Je fus au confessionnal prendre possession de mon poste.
On dit qu'un grand philosophe avait la faiblesse de rentrer chez lui et d'y rester tout le jour, quand, en sortant le matin, une vieille était la première personne qu'il rencontrât. Si l'exemple de ce philosophe avait été une règle pour moi, j'aurais sur-le-champ déserté le confessionnal; mais je tins bon, et je m'armai de courage contre l'ennui que devait me causer la confession d'une vieille qui se présenta.
J'essuyai patiemment un déluge de balivernes que je payai par des maximes de morale si consolantes, que ma vieille, charmée, m'aurait d'abord donné des marques de satisfaction, si le grillage ne se fût pas trouvé entre nous. Pour me dédommager, elle me voua un attachement à l'épreuve de toutes les tentatives que les autres directeurs pourraient faire pour me l'enlever. Je lui passai son transport en faveur du profit que j'en pourrais tirer. Bon pour plumer, me dis-je en moi-même; mais pour cela il fallait sonder le terrain. Elle était babillarde; je la mis sur le chapitre de sa famille. Grandes invectives d'abord contre un traître de mari, qui portait ailleurs ce qui lui appartenait: elle était blessée dans l'endroit le plus sensible; autres invectives contre son fils, qui suivait l'exemple du père; elle ne louait que sa fille, une fille dont l'occupation et le plaisir étaient le travail et la prière.—Ah! ma chère sœur, m'écriai-je alors d'un ton de tartufe, que vous devez être charmée de vous voir revivre dans une pareille fille! Mais cette sainte âme vient-elle à notre église? Que je serais édifié de la voir!—Vous la voyez tous les jours ici, me répondit la vieille; elle est aussi belle qu'elle est dévote; mais dois-je parler de beauté devant vous, qui êtes des saints? Vous méprisez cela.—Ma chère sœur, repris-je, nous croyez-vous assez injustes pour refuser d'admirer les beaux ouvrages du Créateur, surtout quand ce qu'ils ont de mondain se trouve réparé par tant de vertus célestes? Ma vieille, enthousiasmée du tour que j'avais donné à ma curiosité, me dépeignit sa sainte, que je reconnus pour une brune piquante qui venait à nos offices. Père Siméon, me dis-je alors, voilà de nos dévotes; ménageons celle-ci: elle pourrait bien vous rendre prophète. Crainte d'effaroucher la mère, je remis à une seconde séance d'engager sa fille à se ranger au nombre de mes pénitentes, et je lui donnai l'absolution, tant pour le passé que pour le présent. Je l'aurais même donnée pour l'avenir si elle avait voulu: cela ne coûte rien. Je l'engageai cependant à venir se rafraîchir souvent dans les eaux de la pénitence. Ainsi finit ma première expédition.
Il me semble que je vous entends crier: Allons, dom Saturnin, vous voilà dans le bon chemin; vous êtes en train de vous guérir, à ce qu'il paraît. Oui, lecteur, oui, la sainteté du caractère dont je viens d'être revêtu commence à opérer; Dieu soit loué! Que la grâce est puissante! Je bande déjà assez pour me faire croire que je banderai bientôt davantage.
Je ne manquai pas le lendemain d'aller à l'office: on s'imagine bien à quelle intention. Je vis ma brune qui priait Dieu de tout son cœur. La voilà, me dis-je, cette charmante enfant, ce modèle de toutes les vertus! Ah! quel plaisir de croquer un morceau aussi délicat! Quel ravissement de donner à cela la première leçon du plaisir amoureux! Vivat! je suis guéri, je bande comme un carme: pourquoi ne pas dire comme un célestin? valent-ils moins que les autres? Mais ma dévote me regarde: sa mère lui aurait-elle parlé de moi? Ah! vite, apaisons le feu que sa vue m'inspire: branlons-nous! Le roulement d'yeux que me causait le plaisir fut pris pour un excès de dévotion. Le plaisir que j'avais en me branlant à l'intention de ma dévote m'était un sûr garant de celui que j'aurais si j'en pouvais faire davantage. J'attendais de mon adresse un bonheur que le hasard me procura quelques jours après.