Je jetais sur mon amant plus de regards amoureux que je n'en jetais de dévotion sur l'autel. Aux yeux d'une femme du monde, Martin n'aurait été qu'un polisson; aux miens c'était l'amour même: il en avait la jeunesse, il en avait les grâces. Son mérite caché me faisait passer légèrement sur sa négligence extérieure. Je m'aperçus pourtant qu'il s'était accommodé ce jour-là et qu'il tâchait de se donner meilleur air qu'à l'ordinaire. Je lui sus bon gré de son intention, que j'attribuais plutôt à l'envie de me plaire qu'au mérite de la fête qu'on célébrait. Rien n'échappe aux yeux d'une amante. Je le voyais regarder les pensionnaires pour tâcher de me découvrir. Je ne voulais pas qu'il me reconnût; j'avais soin de me cacher; mais j'aurais été fâchée qu'il n'eût pas pris cette peine inutile. Que veux-tu, j'en étais amoureuse à la rage. J'attendais avec impatience la nuit pour lui tenir la parole que je lui avais donnée.
Elle vint enfin, cette nuit si ardemment souhaitée. Minuit sonna. Ah! que je fus alors troublée! Je ne traversai le corridor qu'en tremblant, et quoique tout le monde fût endormi, je croyais les yeux de tout le monde ouverts sur moi. Je n'avais, pour me conduire, d'autre lumière que celle de mon amour. Ah! disais-je en marchant à tâtons dans l'obscurité, si Martin m'avait manqué de parole, j'en mourrais de douleur! Il était au rendez-vous, aussi amoureux, aussi impatient que j'avais été ponctuelle. J'étais vêtue fort légèrement; il faisait chaud, et je m'étais aperçue la veille que les jupes, les corps, les mouchoirs de gorge, tout cela était trop embarrassant. Sitôt que je sentis la porte ouverte, un tressaillement de joie me coupa la parole. Je ne la recouvrai que pour appeler mon cher Martin à voix basse: il m'attendait; il accourut dans mes bras, me baisa; je lui rendis caresse pour caresse. Nous nous tînmes longtemps étroitement serrés. Revenus des premiers mouvements de notre joie, nous cherchâmes réciproquement à en exciter de plus grands. Je portai la main à la source de mes plaisirs; il porta la sienne où je l'attendais avec impatience. Il fut bientôt en état de la contenter. Il se déshabilla, me fit un lit de ses habits: je me couchai dessus. Nos plaisirs se succédèrent pendant deux heures avec rapidité et des mouvements de vivacité qui ne laissaient pas le temps de les désirer; nous nous y livrions comme si nous ne les eussions pas encore goûtés ou que nous ne dussions plus les goûter. Dans le feu du plaisir on ne songe guère à ménager les moyens de l'entretenir. L'ardeur de Martin ne répondait plus à la mienne; il fallut s'arracher de ses bras et se retirer.
Notre bonheur ne dura guère plus d'un mois, et j'y comprends le temps que la nécessité faisait donner au repos. Quoiqu'il ne fut pas rempli par le plaisir de voir mon amant, il l'était par celui de penser à lui et par les agréables idées qui disposaient mon cœur aux délices que sa présence ramenait. Ah! que les nuits heureuses, que j'ai passées dans ses bras ont coulé rapidement, et que les suivantes ont été longues!
Redouble ton attention, ma chère Suzon, renouvelle-moi tes promesses de m'être toujours fidèle et de ne jamais révéler un secret que je n'ai confié qu'à toi. Ah! Suzon, qu'il est dangereux d'écouter un penchant trop flatteur et de s'y livrer sans réflexion! Si les plaisirs que j'avais goûtés étaient délicieux, l'inquiétude qui les suivit me les fit payer bien cher. Que je me repentis d'avoir été trop amoureuse! Les suites de ma faiblesse se présentèrent à mon imagination avec des circonstances affreuses. Je pleurai, je gémis.—Que vous arriva-t-il donc? lui demandai-je.—Je m'aperçus, me dit-elle, que mes règles ne coulaient plus; huit jours s'étaient passés sans les avoir; je fus surprise de leur interruption, ayant souvent entendu dire que c'était un signe de grossesse. J'étais souvent attaquée de maux de cœur, de faiblesses. Ah! m'écriai-je, il n'est que trop vrai, malheureuse! hélas! je le suis, il n'en faut plus douter, je suis grosse! Un torrent de larmes succédait à ces accablantes réflexions.—Vous étiez grosse? dis-je à la sœur avec étonnement. Ah! ma chère Monique, comment avez-vous fait pour en dérober la connaissance à des yeux intéressés.—Je n'eus, me répondit-elle, que la douleur de savoir mon malheur, et non celle d'en essuyer les suites. Martin l'avait causé, il m'en délivra. Ma grossesse ne m'empêchait pas de me rendre toujours à nos rendez-vous; j'étais inquiète, j'étais tremblante, mais j'étais encore plus amoureuse. Le poids victorieux du plaisir m'entraînait. Qu'en pouvait-il arriver davantage? Mon malheur était à son comble. Ce qui me l'avait causé devait servir du moins à m'en consoler.
Une nuit, après avoir reçu de Martin ces témoignages d'un amour ordinaire qui ne se ralentissait pas, il s'aperçut que je soupirais tristement; que ma main, qu'il tenait dans la sienne, était tremblante (quand ma passion était satisfaite, l'inquiétude reprenait dans mon cœur la place que l'amour y occupait un moment avant); il me demanda avec empressement la cause de mon agitation, et se plaignit tendrement du mystère que je lui faisais de mes peines.—Ah! Martin, lui dis-je, mon cher Martin, tu m'as perdue! Ne dis pas que mon amour pour toi n'est plus le même, j'en porte dans mon sein une preuve qui me désespère: je suis grosse! une pareille nouvelle le surprit. L'étonnement fit place à une profonde rêverie; je ne savais qu'en penser, Martin était toute mon espérance dans cette circonstance cruelle; il balançait: que devais-je croire? Peut-être, disais-je, abattue par son silence, peut-être médite-t-il sa fuite. Il va m'abandonner à mon désespoir. Ah! qu'il reste! j'aime mieux perdre la vie en l'aimant que mourir faute de le haïr! Je versais des larmes, il s'en aperçut. Aussi tendre, aussi fidèle que je craignais de le voir perfide, tandis que je le croyais occupé du soin de se dérober à mon amour, il ne l'était que de celui de tarir mes pleurs en me délivrant de leur cause. Il m'annonça, en m'embrassant avec tendresse, qu'il en avait trouvé le moyen. La joie que me causa cette promesse n'égala pas celle de m'être trompée dans mes soupçons: il me rendait la vie. Charmée des assurances qu'il me donnait, je fus curieuse de savoir quel était ce moyen qu'il prétendait employer pour me délivrer de mon fardeau. Il me dit qu'il voulait me donner d'une boisson qui était dans le cabinet de son maître, et dont la mère Angélique avait fait l'expérience avant moi. Je voulus savoir ce que le père Jérôme pouvait avoir de particulier avec cette mère. Je la haïssais mortellement, parce qu'elle avait paru une des plus animées contre moi le jour de l'aventure de la grille. Je l'avais toujours prise pour une vestale; que je me trompais! D'autant plus sévère qu'elle savait mieux déguiser son caractère vicieux, qu'elle voilait sous les apparences de la vertu ses inclinations corrompues, elle était en intrigue réglée avec le père Jérôme. Martin m'en apprit toutes les circonstances. Il me dit qu'en furetant dans les papiers de son maître, il avait trouvé une lettre où elle lui marquait qu'elle se trouvait, pour l'avoir trop écouté, dans le même embarras où je me trouvais pour avoir trop écouté Martin! que le père lui avait envoyé une petite fiole de cette liqueur dont je devais user; que la mère, en recevant le présent, avait paru être transportée de joie, et qu'il avait trouvé une seconde lettre par laquelle elle marquait à son vieil amant que la liqueur avait fait merveille; qu'on n'avait plus aucune incommodité, et qu'on était prête à recommencer.—Ah! mon cher ami, dis-je à Martin, apporte-moi dès demain de cette liqueur: tu me tireras de toutes mes peines! Et, portant mes vues plus loin, je crus que par le moyen de ces lettres je pourrais servir ma vengeance et ma haine contre la mère Angélique; je les demandai à Martin, qui, ne sentant pas combien cette imprudence nous coûterait cher, crut me marquer son amour en me les apportant le lendemain avec ce qu'il m'avait promis.
J'avais fait réflexion que la lumière pourrait me trahir, si on en apercevait dans ma chambre à pareille heure. Je modérai l'impatience où j'étais de lire les lettres de la mère: j'attendis que le jour parût; il vint: je lus; elles étaient écrites d'un style passionné, et aussi peu mesuré que la figure et les manières de celle qui les avait écrites l'étaient beaucoup. Elle y peignait sa fureur amoureuse avec des traits, des expressions dont je ne l'aurais jamais crue capable; enfin, elle ne se gênait pas, parce qu'elle comptait que le père Jérôme aurait la précaution, comme elle le lui marquait, de brûler les lettres. Il avait eu l'imprudence de n'en rien faire, et je triomphais. Je songeai longtemps de quelle manière je devais me servir de ces lettres pour perdre mon ennemie. Les rendre moi-même à la supérieure, c'eût été une démarche trop dangereuse pour moi: il aurait fallu rendre compte de la façon dont je les avais eues; les faire rendre par quelqu'un, ç'aurait été l'exposer à des questions dont il ne serait peut-être pas sorti à son honneur et qui auraient pu entraîner ma perte. Je choisis un autre parti: ce fut de les porter moi-même à la porte de la supérieure, au moment où je saurais qu'elle devait rentrer. Je m'arrêtai à cette idée. Imprudente que j'étais! J'aurais dû brûler ces lettres. Que de chagrins je m'apprêtais! je m'enlevais mon amant! Cette réflexion, si elle me fût venue, aurait éteint mon ressentiment. Quelque douceur que la vengeance me présentât, eût-elle un moment balancé la douleur de perdre Martin? Non; il m'était mille fois plus précieux que ce qui me flattait le plus dans ce moment. Je ne remis l'exécution de mon projet que jusqu'au temps où je serais hors de danger: je le fus bientôt. J'avais demandé à Martin une trêve de huit jours; elle n'était pas encore expirée. Je crus pouvoir exécuter alors le dessein que j'avais formé: il eut tout l'effet que j'en pouvais attendre. La supérieure trouva les lettres, fit venir la mère Angélique et la convainquit. Peut-être la réflexion eût-elle obtenu sa grâce, si un crime plus grand, et que les femmes ne pardonnent jamais, la rivalité, n'eût rendu sa punition nécessaire pour le repos de la supérieure; car, quoiqu'elle ne manquât pas, comme je te l'ai dit, de ces secours capables d'émousser la pointe des aiguillons de la chair, il est bien difficile, quand on a grand appétit, de s'en tenir à cette nourriture artificielle qui charme la faim sans la calmer.
Un godmiché n'est qu'un secret pour endormir le tempérament; son sommeil n'est pas de longue durée; il se réveille, et, furieux de la tromperie qu'on lui a faite, il ne s'apaise que par la réalité.
La supérieure était dans ce cas. Une fille qui a acquis quelques connaissances dans les mystères de l'amour voit clair dans une injure. Si les objets lui manquent, l'imagination y supplée; elle s'aigrit des difficultés qu'on lui oppose, et va quelquefois plus loin que la réalité; mais avec un homme, une femme du caractère de la supérieure, de celui du père Jérôme, je craignais moins d'en trop penser que de n'en pas penser assez. Leur liaison ne me laissait pas douter que le directeur ne partageât secrètement ses consolations spirituelles entre elle et la mère Angélique. Le prompt châtiment de celle-ci confirma mes soupçons; elle expia dans une chambre obscure le crime de m'avoir déplu et d'avoir enlevé à la supérieure le cœur d'un amant confirmé dans ses bonnes grâces.
Je me repentis bientôt de ma sottise; je m'étais toujours flattée que l'orage ne tomberait que sur la mère Angélique: il alla plus loin. Le père, outré de se voir enlever sa maîtresse, soupçonna Martin de la cause de son malheur: il le sacrifia à son ressentiment en le chassant: je ne l'ai plus revu depuis.
Voilà mon histoire, ma chère Suzon, poursuivit la sœur Monique; je ne te recommande pas le secret; tu es intéressée à le garder; te voilà associée à mes plaisirs! Hélas! je n'ai presque pas joui depuis que j'ai perdu mon amant. Que n'est-il ici, continuait-elle en me baisant, je le mangerais de caresses!