Cette objection n’est pas plus fondée que les deux précédentes. Je demande d’abord, dans le cas où ces craintes seroient fondées, si les mêmes dangers n’existent pas avec les régisseurs, s’ils sont exclusivement intègres ou patriotes; s’il n’est pas même probable que, sans responsabilité pécuniaire, ils s’abandonneront plus facilement au mouvement des factions.
Qu’une conjuration menace la patrie, que des complots s’ourdissent dans les ténèbres, supposons le systême des régies; le gouvernement veut-il découvrir et suivre les fils de l’intrigue, il est obligé de s’adresser au ministre des finances, celui-ci aux régisseurs: voilà un secret qui n’en est plus un, puisqu’il est su de plusieurs personnes.
Dans le plan de la ferme, au contraire, le Directoire exécutif s’adresse à son commissaire, avec lequel il correspond directement pour le secret des dépêches: l’expédition est plus rapide, et le secret est mieux gardé.
D’ailleurs, cette crainte sera promptement dissipée, si l’on considère que, dans le systême qui vous est présenté, les fermiers ne sont chargés que de la partie financière, de leur exploitation, que des recettes et des dépenses. Quant aux divers mouvemens politiques, ils seront confiés au commissaire du Directoire; et les fermiers ne s’en mêleront pas.
Citoyens, on a encore voulu vous effrayer sur le résultat d’une mise en ferme, en tâchant de vous persuader que les fermiers ne rempliroient pas les conditions de leur bail, que les avantages qu’ils offriroient seroient illusoires; que, sous mille prétextes différens, ils viendroient à bout d’éluder leurs engagemens et de se faire accorder à titre d’indemnités les sommes qu’ils devroient verser dans la caisse nationale.
C’est ainsi qu’avec des raisonnemens futiles on empêche les mesures les plus salutaires: c’est ainsi qu’arrêtés par des considérations puériles, on ensevelit une foule de projets restaurateurs; c’est ainsi que le mal s’est opéré, parce qu’on n’a marché qu’en tâtonnant dans la route du bien. Quoi! quand une compagnie se présente, que sa solvabilité est assurée, que ses cautionnemens sont bien établis, que la fortune de tous les associés est compromise, si les engagemens ne sont pas remplis, vous pourriez ralentir votre décision sur une observation plus que frivole, j’ai presque dit ridicule! Je sais que, sous un gouvernement corrupteur et corrompu, où il suffisoit aux fermiers de sacrifier une partie des prétentions qu’ils formoient pour les faire couronner, ces abus ont eu lieu; mais si ces craintes pouvoient exister aujourd’hui parmi nous, elles attesteroient au moins notre indifférence, et on pourroit nous demander pourquoi et pour qui nous siégeons dans cette enceinte.
Représentans du peuple, réfléchissez un instant aux terribles effets de ces mesures tremblotantes et à demi ébauchées, dans lesquelles on vous a circonscrits; mesurez d’un œil philosophique la distance que vous a fait parcourir une longue suite d’opérations fausses ou manquées; fixez le but que vous vous proposiez et l’intervalle immense qui vous en sépare.
Sur-tout point de crainte pusillanime; si vous avez le courage de chercher à vous en approcher, que vos moyens et vos ressources s’agrandissent en raison des obstacles, et vous en triompherez. Mais, pour réussir, il faut y tendre de bonne foi et directement; la ligne courbe est la plus longue, et peut s’écarter à l’infini.
Sur-tout fermez avec soin vos oreilles à la voix perfide des sirènes financières, qui vous entraîneroient contre de nouveaux écueils. Si nous n’avons la prudence d’Ulysse, nous ne sommes pas faits pour conduire au port le vaisseau de l’Etat. Gardez-vous, représentans du peuple, sur-tout de ces hommes qui, tranquilles au milieu des besoins pressans et multipliés du gouvernement, ne vous présentent des ressources qu’en perspective, au lieu de fixer vos regards sur les richesses réelles qui sont entre vos mains, et qui, quand les canaux au fisc sont encombrés, vous proposent d’en creuser de nouveaux, au lieu de réparer les anciens; qui vous entretiennent sans cesse de calculs chimériques pour mieux vous aveugler sur vos véritables ressources, et qui font roidir toutes les combinaisons de la malveillance contre les systêmes les mieux concertés, afin de tarir, de dessécher, s’il est possible, la source de vos revenus, ou de les faire évanouir par des filtrations insensibles.
Jusqu’à présent, citoyens, je vous ai entretenus du mode d’administration qu’il convient de donner aux postes et messageries; j’ai tâché de vous faire apprécier les propositions qui vous ont été présentées sur cet objet; j’ai posé les principes d’après lesquels vous devez les examiner; j’ai fait sentir les vices inséparables du systême des régies; j’ai combattu les raisonnemens qu’on a fait valoir en leur faveur; j’ai prouvé les grands avantages qui résulteroient pour le gouvernement et pour la bonne administration de ces services, de l’adoption du systême de la ferme intéressée.