Comme un tapis divin que pétrira ma danse,
Le jour se déroulant peu à peu sous mes pas,
Offre à l'élan brutal de ma jeune imprudence
Tous les dessins secrets que je ne voyais pas.
Sûr du trésor caché dont je suis le seul garde,
Et sachant que pour vaincre il faut des ennemis,
Je vois sur ce tapis que ma fierté regarde,
Des serpents attentifs et des tigres soumis.
Je sais bien que ce jour bénévole ou farouche
Brûle en me remplissant des cendres du passé,
Qu'il est le beau fuyard que nul appel ne touche
Et qui n'écoute pas le cri qu'on a poussé.
Je sais bien qu'il m'emporte et sans que je m'en doute,
Comme un char sur lequel un vaincu tremble et fuit,
Et ne regarde, au lieu de contempler la route,
Que le fond de ce char qui se sauve avec lui!
Mais quel ample plaisir de laisser dans la chambre
Le fauteuil, les journaux, le livre et l'encrier!
Pour aller se plonger mollement, membre à membre,
Dans ce miraculeux matin de Février.
Tout attend le Printemps! tout s'énerve d'attendre!
Avril s'est insurgé pour paraître plus tôt;
Et mon visage ému sépare en deux l'air tendre
Qu'enfonce avec douceur la bondissante auto.
Le froid gardénia qui se pâme à ma veste
Parfume comme un arbre au centre d'un verger.
Mon chagrin hivernal s'écroule et me déleste.
Je ne suis plus qu'un cœur palpitant et léger.
Si quelque Dieu vermeil laissait tomber un aigle,
Tel un archange obscur, pour s'emparer de moi,
Mon espoir sans limite et mon désir sans règle
N'attendraient pas son vol d'un plus superbe émoi.
Je me sens naître un cœur semblable au fauve avide
Qui tourne et qui bondit, plus fou que courageux.
Lorsqu'on lui cache encor le cirque intense et vide
Pour l'horreur du carnage ou pour l'éclat des jeux.
Quel soleil pathétique aussi devait descendre
Sur le monde éclatant et gai comme un bazar,
Le jour où sur son socle un buste d'Alexandre
Fit couler de regret les larmes de César!
Ô chaleur qui descend! O fraîcheur qui s'élève!
Ce dut être un matin semblable à celui-là,
Où Lamartine vit, sur le lac de Genève,
Byron ganté de clair rentrer dans sa villa.
Je me trouve à la fois si fort et si fragile
Que j'ai peur de mourir à vivre trop d'un coup;
Et, sans bouger, je suis pareil au faon agile
Qui court et qui halète et renverse le cou!
Mais si j'ignore encor mes élans et mes doutes,
Mes espoirs, mes essais, mes larmes et mes cris,
Je sais que le chaos de ces multiples joutes
Aura pour y lutter l'arène de Paris.
Je sais que sous le ciel qui lui pose un rond dôme
Il ne m'est plus besoin de regarder pour voir
Le bassin lumineux de la place Vendôme,
Où la gloire palpite en haut d'un jet d'eau noir!
Je sais que sous l'écran des paupières grisées,
Comme un objet demeure et persiste longtemps,
Je verrai, les yeux clos, les purs Champs-Élysées,
Où les arbres ont l'air des soldats du printemps!
Je sais de quel instinct mon amour capte et jauge,
Vérone si française et seule entre ses murs,
Le carré rose et gris de la place des Vosges,
Avec sa galerie et ses porches obscurs.
Invisible miracle au milieu d'une marche,
Évanouissement par quoi je suis dissous,
Lorsque je passe auprès de l'Arc à la grande arche,
Je sais qu'un peu de moi veut bondir par-dessous!
Et tout cela m'émeut d'un si large vertige,
Ce matin, lorsqu'hier encore il faisait froid,
Laisse en mon corps, flexible et haut comme une tige,
Circuler un tel miel de douceur et d'effroi,
Que je suis Phaéton pendant quelques secondes,
Lorsque vaincu, puni d'un impossible effort,
Son char désattelé tombant entre les mondes,
Il semait son cri droit, comme un sillage d'or!


[ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL]

La ville est un pont de navire
Avec des agrès de rayons;
Appareillons, appareillons,
Vers le grand soir où tout chavire!
Comme il fait clair! Comme il fait beau!
Je ne songe plus au tombeau,
Je désire à chaque boutique,
Je me sens brave et pathétique,
Et soudain parce que je vois,
Chez un fleuriste, une anémone,
J'entends les appels et les voix
Des guerriers de Lacédémone,
Qui marchaient, cette fleur aux dents,
Au milieu des trilles stridents
Et des purs soupirs de la flûte,
Vers la sanglante et sombre lutte!
Et je songe en voyant un ciel
D'où pleut un tiède et pâle miel
Sur ma tête et sur mes épaules,
Qu'il devait enchanter César,
Ivre de risque et de hasard,
Sur le bord d'un marais des Gaules!
Pourquoi des rails, pourquoi des mers,
Le voyage aux départs amers,
Et l'encombrement des valises?
Un autre ciel? un autre sol?
Les roses en rond parasol
Sous lequel Bulbul gonfle un col
Plein de persanes vocalises?
Pourquoi la Sicile où l'on doit
Sentir sur sa tempe le doigt
De l'adorable Théocrite?
À cause d'une phrase écrite
Ou d'une toile de Roussel,
Pourquoi le vif baiser au sel
D'un peu de Méditerranée?
Pourquoi cette peur de l'année?
J'ai bien le temps! J'ai bien le temps!
Voici l'incroyable Printemps
Qui surgit, tournoie et s'étale,
Et rien de tout ce que j'attends
Ne vaut la blanche capitale!
Ô Paris! Paris! cher Paris!
Je t'adore et je te souris
Avec mes yeux et ma mémoire,
Et je ne cesse de te boire
Dans le cristal de la saison
Avec tout mon corps qui s'ébroue
Comme la figure de proue
Qui boit la ligne d'horizon.
Partir! Quelle inutile offense
À cet oiseau qui sur la France
Glorieusement s'est posé!
Seul et perdu sur notre sphère
S'acharner, se mouvoir, oser,
Pour des lieux où rien ne diffère
Malgré les fleuves, les détroits,
Si ce n'est à l'eau d'une source
De voir, au lieu de la Grande Ourse,
Miroiter une grande Croix.
Plus de voyage! Plus de livre!
Ce matin, vivre me rend ivre,
Je ne sais plus ce que je crois,
Et mélange divin, mélange
Où je vois d'un œil ébloui
Mercure voler près d'un Ange,
Pour un culte neuf, inouï!
Assis les uns contre les autres
Au fond du translucide éther,
Je vois Jésus et Jupiter
Et les dieux avec les Apôtres!


[C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE!]

C'est l'Hellespont, la mer Égée!
Une aube sur l'archipel grec.
Toute la ville est allégée
D'un parfum d'algue et de varech.
Tout s'efforce, tout recommence,
C'est la salutaire démence;
Le Printemps et la Grèce avec!
Et ses chars et ses édifices....
Pur matin qui trembles et glisses,
Dénouant ton obscur lien
Comme un navire athénien
Vers de ténébreuses délices,
Délivre-moi! Brise le scel
Qui me tient captif et malade!
Emporte-moi vers l'Iliade,
Vers le plaisir universel.
Ô promenade! ô clair voyage,
Où l'on croit respirer le sel
D'une mythologique plage!
Matin calme, net, balancé,
Joyeux comme une flotte à l'ancre,
La cité s'incruste et s'échancre
Sur ton vaste ciel nuancé
Où du bleu à du bleu succède;
Tandis que si haut et si clair,
Un vif aviateur a l'air
De cingler vers une Andromède.
Salubre, suave remède!
Onde qu'on boit en s'y trempant!
Rire inévitable de Pan
Joie ardente, immense, panique,
Où flotte et claque la tunique
Des pâles nymphes s'échappant!
Envahisseur que nul n'empêche...
... Comme un géant filet de pêche
La tour Eiffel à l'azur pend!
Et là-bas c'est l'arche fragile,
Si jeune et si brillante encor
(Vert trajet d'un sauteur agile),
Suspendue à huit ailes d'or.
Beau temps d'Ovide et de Virgile,
Solaire et brusque crescendo
Sur le tapis, sur le rideau,
Paix lumineuse qui circule!
Bouclé, rieur petit Hercule
Étouffant, à peine au berceau,
L'hiver qui succombe et bascule,
Mon cœur s'auréole de toi.
Il est la colombe du toit,
La dentelle de la fenêtre,
Le lys des pays merveilleux
Qui n'existent que par mes yeux,
Que mon humble regard fait naître,
Mais où je sens que tu dois être,
Multiple et seul comme les dieux!
Plus rien dans le soleil n'hésite,
Il est stable, énorme, certain,
Et j'aurai la blonde visite,
À mon réveil demain matin,
Immobile au seuil de la chambre,
De cet archange aux ailes d'ambre,
Avec un regard enfantin.
C'est vous Paris, ma chère Athènes,
Ses intarissables fontaines,
Ses Dieux près du sol et du ciel,
Ses douces collines lointaines,
Ses olives, son lait, son miel,
Ses Pallas debout sur leur socle,
Et c'est ce matin de Printemps
Où le jeune et divin Sophocle,
Parmi les cuivres éclatants
Qu'un soleil oblique illumine,
Pour les vainqueurs de Salamine
Jonglait avec ses dix-sept ans!


[LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE]

L'oisiveté m'emplit d'une aimable fatigue,
Un beau soir violet et bon comme une figue
Mélange la nature et l'artificiel...
Plus de jeux, de nounous ni de têtes frisées,
Car la lune de Mai sur les Champs-Élysées
Pose un blanc nymphéa dans le bol bleu du ciel.
Avec l'orgueil sacré des pigeons de Venise,
Les marronniers pansus que l'heure divinise
Dorment leur sommeil grave et font la haie au bord;
Ils versent en rêvant leurs ruisseaux d'odeurs molles,
Et l'on craint de troubler par le chœur des paroles
Ce troupeau parfumé qui s'aligne et qui dort.
—Une miraculeuse indulgence m'inonde,
Je voudrais être un peu l'ami de tout le monde,
Et déployer mes bras autour des beaux corps nus!
Je berce mille Éros que des regards font naître,
Et je songe aux pays que je voudrais connaître
Et que je m'éteindrai sans même avoir connus.
Je préfère ce bar sans fleurs et sans tziganes
À ces lieux de plaisir aux captieux organes
Où les femmes d'amour, le menton sur la main,
Combinant sous le flot d'un cymbalum qui saute
L'heure de la modiste et l'heure de la faute,
Songent au clair et vide et banal lendemain.
On y voit mal... le bar pourrait être une auberge,
Une auto glisse... il rampe une fraîcheur de berge,
Et l'on dirait que tous ils sont venus s'asseoir
(Car le soir au milieu comme un grand fleuve coule)
Chercher, loin des fracas du luxe et de la foule,
L'oubli du jour actif sur les berges du soir.
—Je t'adore, ô Paris, d'un œil visionnaire!
Sur ton Arc de Triomphe un aigle a fait son aire
Parce qu'un cerf-volant s'étire au bout d'un fil.
Et lorsque le soleil qu'un monument confisque
Va blanchir en Égypte un bleuâtre obélisque
Son adieu roseau tien change la Seine en Nil!