UN AUTRE ADOLESCENT
Les héros immortels dont le passé rutile,
Vainqueurs du destin orageux,
Ont aimé la douceur de l'effort inutile,
Et le plaisir naïf des jeux.
Bien avant le stylet, le compas ou l'épée,
Ils ont tous connu, comme nous,
Le cheval de carton, la balle et la poupée,
Et le sommeil sur des genoux.
La jeunesse accrochait comme des escarboucles,
Des cœurs au bord de leurs chemins,
Et posait sur leurs fronts sa couronne de boucles,
Avec ses maternelles mains.
Et l'on vit sur le seuil de cet étrange empire,
Des jours encor qu'on n'a pas eus,
Le petit Bonaparte et le petit Shakespeare,
Et le divin petit Jésus.
Tous ils se préparaient pour un effort splendide,
Et d'un désir jamais lassé;
Serez-vous, ô mon avenir obscur et vide,
Un lumineux et lourd passé?
Entendra-t-on ma voix dans l'orchestre trop vaste,
Au milieu du remous des temps?
Moi qui rêve ce soir couché sur mon lit chaste,
Avec des yeux de dix-sept ans.
LE PAON
Le soir que mon cri heurte et déchire et transperce,
A soufflé sur ma traîne un œil... un œil... un œil...
J'avais l'air d'un prince de Perse,
Et je semble une reine en deuil!
J'étalais contre un mur ma traîne en forme d'urne...
Il a, pour mieux voler ce lourd trésor qui pend,
Mis dans un capuchon nocturne,
Mon petit front vert de serpent.
Le jour, dans le jardin dont j'ai formé le temple,
Où j'enseigne aux rosiers qu'il faut être orgueilleux,
Afin que je me recontemple,
Me rendra mes quatre cents yeux!
Mais pour l'instant, meurtri, je l'appelle et je rôde...
Et ma paonne s'approche avec un tendre bond,
Pareille à la claire émeraude,
Devenue un sombre charbon.
UNE FEMME
Un jour interminable, inutile et aride,
S'ajoute aux autres jours. Il ne m'a pas écrit.
Et vers les chauds climats où son cœur se débride,
Je crie... et je voudrais pouvoir suivre mon cri!
Le magique Orient lui verse des extases,
Peut-être il met ses bras autour de beaux corps nus!
Moi j'entends le silence où s'envolaient ses phrases,
Et je vois les objets que ses doigts ont tenus.
Il admire, il remue, il vibre, il se dépense,
Avec des cœurs nouveaux qu'il a trouvés là-bas;
Et moi je reste seule et j'y rêve et j'y pense!
Et je ne pense plus, si je n'y pense pas.
Lorsque j'entends son nom qu'un étranger prononce,
Son cher nom que je cache et qui partout me suit,
Mon regard me démasque et ma voix me dénonce,
Et je voudrais me taire et je parle de lui!
Nous sommes séparés par la mer et par l'âge,
J'ai quarante ans bientôt et il en a dix-neuf!
Et lorsqu'il reviendra du terrible voyage,
Mon cœur sera plus vieux, le sien sera plus neuf.
Mon Dieu s'il doit un jour voir d'un œil pitoyable,
Ma face où le chagrin met son masque mouvant,
Faites que ce départ soit irrémédiable...
Et s'il doit revenir que je m'éteigne avant.
Mais par pitié!... C'est peu de chose! Qu'il écrive!
Je meurs de son silence ainsi qu'on meurt de faim.
Ô mon Dieu, remplacez, lorsque la poste arrive,
Le morne: «pas encor», par le joyeux: «enfin»!
Un pur soleil doit l'éblouir sur des terrasses...
Et le soir cache ici sous ses voiles de deuil,
La sincérité froide et brutale des glaces,
Où s'encadrait jadis son juvénile orgueil!
Il use indolemment, s'il se moque, ou s'il aime,
Des mots que mon amour, un soir lui révéla;
Et portant la fierté de n'être plus le même,
Il court joyeux de ville en ville... Et je suis là.
[LE MONOLOGUE DE L'AMOUR]
UN HEUREUX
Un bon repos d'oisif me couvre de sa vague;
Quelqu'un chantonne au piano;
La paresse m'étreint d'un vague
Anneau.
Mes amis sont tous là... je suis doucement ivre;
Le tangage du rocking-chair
Me fait le chaud bonheur de vivre
Plus cher.
L'amour, ce petit Dieu dont on voit la statue,
N'existe que pour le roman!
On a môme conté qu'il tue!
On ment.