L'AMOUR
C'est moi! Mille pâleurs s'assemblent sur ma joue.
Je suis l'enfant farouche, et qui jamais ne joue
Sur les chemins rugueux et sur les gazons verts!
Je cours, furtif, actif, autour de l'univers;
Et je volette, une aile courte à chaque épaule,
Infatigablement de l'un à l'autre pôle.
J'ai posé mes petits pieds nus sur tous les sols!
Ce soir je suis passé sous tes pins parasols
Et j'ai su que ton cœur était fier d'être libre.
Tu n'interrompras plus le divin équilibre,
Je viens! Personne ici ne sait que je suis là;
Un calme humide et chaud pénètre ta villa...
Une femme déchiffre, on joue, on boit, on fume;
Et moi qui suis le Dieu dont l'haleine parfume,
Je m'avance, invisible et muet et puissant.
Dans tes veines déjà je fais bondir ton sang
Et nul, sauf toi, dont l'œil effrayé me contemple,
Ne sait que ce Samson vient d'entrer dans ce temple
Et qu'il le fait crouler avec ses bras menus!
Vois, je n'ai pas chargé, ce soir, mes membres nus
De mon arc inutile ni de mes vaines flèches;
Ton orgueil est un fort où mes mots font des brèches,
Et mon geste fait fuir les gardes de ce fort!
Naïf, qui te croyais inébranlable et fort,
Regarde les humains des continents du monde,
Affluer vers ma bouche immortelle et profonde!
Reste là! Les express enivrés sur les rails,
Déversent les humains aux caravansérails
Où, libre de mon joug dont la douceur terrasse
On s'aperçoit, soudain, un soir sur la terrasse,
Futur Éden de jours harmonieux et longs,
Que c'est Éros qui chante aux creux des violons;
Que, parmi les massifs, c'est Éros qui s'embusque;
Et qu'il est là, tendant son arc aimable ou brusque,
Contre les tamaris et près des aloès,
Invisible, implacable et beau, comme Gygès!
Alors on ne sait plus! La fuite est impossible;
Le cœur le plus étroit devient sa large cible;
Et l'on trouve où l'on va, si l'on s'en est allé,
Le sourire éternel du beau chasseur ailé!
Prédicateur muet de la furtive étreinte
Il est un minotaure avec son labyrinthe;
Perdu, sans fil, sans voix, on erre, on saute, on court,
Et c'est toujours l'amour ou l'ombre de l'amour!
Si l'on retourne aux lieux des douleurs anciennes,
Il vous attend déjà derrière les persiennes;
Et tandis qu'il remue, et se vautre, et s'assoit,
On a le cœur si fier d'avoir un Dieu chez soi,
Que la maison devient son domaine ou son antre!
On fait de son orgueil un tapis pour qu'il entre!
Au lieu de le chasser comme un enfant maudit
On cherche à retenir les mots sournois qu'il dit!
On l'écoute mentir! On répare ses armes!
On trouve une musique au fond de ses vacarmes!
On boit l'eau de ses yeux où rêve le néant!
On le traîne après soi comme un roi fainéant!
Il vous accroche au cou le collier et la laisse;
Et puis un jour de joie, il s'ennuie, et vous laisse.
Tu te disais: Je suis oublié! Jamais plus
Ne me battra le flux, l'infatigable flux
Qui monte autour de l'homme, et l'étouffe, et le lie!
Je visite au hasard, mais jamais je n'oublie.
Je suis un et multiple et mondial. J'étreins
Tous les cœurs, au départ des bateaux et des trains
Qui creuse une si vive et si molle blessure!
Ma puissance est célèbre, universelle et sûre;
J'ai fait le désespoir et l'éclat des cités,
Par l'ébullition des peuples excités,
Dans l'heure désastreuse ou l'heure triomphale;
Et j'ai fait le miracle adorable d'Omphale.
Pense, toi dont la gorge étouffe un pauvre cri,
Que j'ai senti la robe en lin de Jésus-Christ
Me caresser le front comme un saint Jean plus souple,
Et qu'il n'est pas d'étreinte, et qu'il n'est pas de couple,
Pas de délire intense ou de fragile émoi
Qui ne soit préparé par moi, rien que par moi!
Que l'univers enfin autour de moi gravite;
Et que, globe éperdu, s'il roule et court si vite,
Et s'il y a toujours des matins, des matins,
Et des soirs et des soirs, et toujours des pantins
Pour peupler ce théâtre immense et giratoire,
C'est parce que je règne au sommet de l'histoire;
Et qu'on me voit de l'Occident à l'Orient,
Une rose à l'oreille, et grave, et souriant!
Je viens, comme un guerrier pâle et blond qui bouscule
Le repos émouvant qu'on goûte au crépuscule,
Moi qui n'ai pas connu l'ineffable plaisir
Des larmes de l'enfance et du naïf désir!
Ah! Dans l'été lascif, frénétique et fébrile,
Où le nuage au ciel est une charmante île,
Pouvoir pencher son cœur sur un joyeux jardin
Avec le calme gai d'un enfant de Chardin,
Qui joue à la toupie ou qui gonfle des bulles!
Au matin traversé de conciliabules,
Pouvoir s'être penché sur l'eau d'un bassin rond,
Qui reflète à l'envers vos yeux sous votre front
Sans rien que le plaisir dans ce reflet qui bouge,
De voir comme un fruit froid glisser un poisson rouge.
Ouïr dans un glaïeul au fragile entonnoir
Ou dans la lourde rose un rut de frelon noir,
Et dans ce rut ne rien discerner autre chose
Qu'un frelon, qu'un glaïeul et qu'une rose rose!
Suivre dans l'air, parmi de soleilleux remous,
Les papillons pareils à mille chiffons mous;
Et ne voir dans l'ébat de leurs forces vitales,
Que des mouchoirs qui vont s'embaumer aux pétales!
Supporter sans faiblir l'âpre conseil des lys,
Aimer sa mère, et l'âne, et la charrette et miss,
Et ne pas se sentir chargé de brusques rêves
À la senteur des sucs, des gommes et des sèves!
Et traverser enfin ces ivresses, ces peurs,
Ces bonheurs, ces douceurs, ces rires, ces torpeurs,
Ces danses, ces soupirs, ces vives jouissances,
Ce concert éperdu de couleurs et d'essences,
Ces exemples de fougue et de rébellions,
Comme un petit Daniel au milieu des lions!
Mais moi qui sais pourquoi la naïve colombe
Roule un triste grelot dans sa gorge qui bombe;
Moi qui connais, rempli d'un soin grave et subtil,
Le plus pâle pollen du plus obscur pistil;
Moi qui sais de quel mal invisible est minée
Parmi ses vertes sœurs une humble graminée,
Et pourquoi, comme au bord d'un balcon espagnol,
Module un pathétique et fervent rossignol!
Moi qui sais tous les noms, immense et douce liste,
Des petits auditeurs du nocturne soliste;
Et qui, toujours en marche, écoute sans m'asseoir
Bourdonner le grand chœur des prières du soir...
Moi qui suis supplié par la fleur et la feuille,
Afin de retarder le geste qui les cueille;
Moi qui sais chaque plante et le moindre animal,
Depuis que je suis né sous l'arbre du cher mal,
Et que j'ai pour sacrer ma force qui se lève
Poussé le jeune Adam contre la bouche d'Ève,
Moi qui n'ai pas connu le plaisir sous un toit,
D'être faible et naïf, je suis jaloux de toi!
Donc ne résiste plus! Ne tente pas de lutte,
Que ce soit à l'appel du cuivre ou de la flûte,
Je pille les vaincus et je vaincs les vainqueurs!
Je suis le beau vautour qui dévore les cœurs;
Et, lorsque ta jeunesse à jamais emportée,
L'âge éparpillera tes fers de Prométhée,
Et te refera libre, et tranquille, et normal,
Tu maudiras un bien qui te fera si mal!
Toi qui voulais me fuir, ivre de sourde rage,
Tu tendras ta poitrine au divin labourage;
Et seul, et plein de cris, au flanc du roc pelé,
Tu mourras, de m'avoir tellement appelé!
[SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND]
Sur le vierge papier que la blancheur défend.
S. MALLARMÉ.
[LA LIBERTÉ CAPTIVE]
Ce matin je sentais un cœur nouveau me naître,
Et voici que soudain scintille à ma fenêtre
Un grillage mouvant qui va du ciel au sol.
Un grillage en biais, implacable, et si mol
Que ma main l'interrompt, le ploie et le traverse.
Je soupire: Je suis encagé par l'averse.