À l'âge sans désirs, sublime Poésie,
Déjà je t'attendais!
Et maintenant mon cœur, avec sa frénésie,
Palpite sous ton dais.
Ivre de toi, je cours, je titube et je marche
Sous l'invisible toit,
Et veux, puisque David dansait autour de l'arche,
Danser autour de toi!
Lorsque je n'avais pas dans ma chétive gorge,
Ta musique et tes mots;
Que j'ignorais encor la cristalline forge
Où cuisent tes émaux;
Lorsque ta lumineuse et soudaine magie
Ne m'avait pas encor
Appris qu'on peut, le soir, pleurer de nostalgie,
Au choc d'un seul accord!
Que je ne tenais pas l'inépuisable conque
Où l'on souffle en marchant,
Et qui fait d'une phrase ou d'un appel quelconque
Un innombrable chant!
Lorsque je languissais dans ma prison naïve,
Tel un prince captif,
Qui regarde un vaisseau balancé sur la rive
Entre un if et un if...
Sous la lune de Juin qui roule entre les mondes
Son globe abandonné,
Alors je me croyais, avec mes mèches blondes,
Éternellement né.
Je pensais à quelqu'un de vague et de superbe
Qui viendrait un beau soir,
Entrant par la fenêtre avec l'odeur de l'herbe,
Contre mon lit s'asseoir.
À quelqu'un qui serait simple comme un archange
Et pompeux comme un roi,
Et dont, malgré ce trouble et nocturne mélange,
Je n'aurais nul effroi;
C'est alors, Poésie, à travers le doux prisme
Des larmes de mes yeux,
Que je te vis surgir sur le char du lyrisme,
Aux bondissants essieux!
Sur le bouillonnement épanoui des harpes
Je me sentis élu;
J'étais enveloppé d'éclatantes écharpes,
J'avais tout su! tout lu!
Tout vu! tout entendu! L'Histoire et ses tumultes
M'imprégnait jusqu'aux os,
Et j'étais brusquement les Dieux de tous les cultes
Avec tous les Héros!
Je sortais du lotus! Je prêchais sur des plages!
Je frappais un cheval!
Et j'étais étouffé par la cendre des âges,
Jusqu'à m'en trouver mal.
Était-ce un pur poison? Était-ce un vif remède?
J'étais tout, au hasard!
Phaéton et Kritchna, saint Jean et Ganymède!
Bonaparte et César!
C'était toi, Poésie! indispensable et neuve,
Troublant, envahissant,
Pour t'apaiser ensuite et te joindre à son fleuve,
Les sources de mon sang.
... Jusqu'au jour où j'aurai si peur, une peur telle,
Une si froide peur,
Que je n'entendrai plus ta présence immortelle
Affluer à mon cœur!


[LE VOYAGE IMMOBILE]

L'arrosage mouvant sur la pelouse fraîche
Tourne comme un derviche habillé de cristal.
Je suis dans l'herbe molle à côté de ma bêche.
Un nuage échafaude un fort monumental.
Imagination, fille de la paresse,
Empenne-moi le corps, remplis-moi d'air les os!
Et... Dans les marronniers qu'aucun vent ne caresse,
Ah! les secrets divins que chantent les oiseaux!
Voyageur magnifique et toujours immobile
Je ne veux pas savoir ce que les autres font...
Je m'envole à Délos consulter la Sybille!
Et j'enfourche Pégase avec Bellérophon!
Je menais du bétail, un aigle me dérobe;
Je verse l'hydromel à la place d'Hébé;
Thétis saute à la mer, je m'accroche à sa robe,
Et les monstres marins nous regardent tomber!
Que de temples si nets au bord des rouges côtes!
De déserts ennoblis d'un stérile abandon!
Je pars pour la Colchyde avec les Argonautes
Et je fuis le bûcher où va périr Didon.
Quel voyage innombrable au hasard des époques!
Par la terre et la mer aux inlassables flots,
Où les dauphins, luisants comme de petits phoques,
Se poursuivent à l'aube autour des bleus îlots.
Quel auguste départ sans vulgaires fatigues,
Vers l'hymne initial qu'on n'a jamais ouï,
Sous un ciel où Phébus est le beau roi prodigue,
Dispersant tout son or sur son peuple ébloui!
Ô l'ivresse de voir à la même seconde,
L'enfant Dyonysos bercé dans un pressoir,
David choisir au sol des silex pour sa fronde,
Et Pompéï, le soir avant le fameux soir!
Être (y était-on mieux?), être à Lacédémone,
Et vaincre, et regarder après qu'on est vainqueur,
Adonis que Vénus transforme en anémone,
Ariane et le fil enroulé sur son cœur.
Enfin, las de bondir toujours, de date en date,
D'un vol universel et de plus en plus haut,
Descendre, après avoir, sur le globe écarlate,
Vu, par un matin pur, naître Homère à Chio!


[LA DÉPÊCHE AU JARDIN]

Las or est-il à sa dernière danse.

CLÉMENT MAROT.

Il fait chaud. Une rose escamote une abeille,
Comme un pourpre et charmant prestidigateur.
Le bassin arrondit une fraîche corbeille,
D'où jaillirait un lys enivré de hauteur.
On pense à des ruisseaux sur des chemins de marbre
Pour oublier le joug implacable du sol.
Cet oiseau qui s'échappe a l'air d'un cri de l'arbre.
Je suffoque, étendu sous un clair parasol.
Tout ronfle, tout grésille; un courbe bambou pêche,
Les papillons pâmés font d'amoureux paris,
Et voilà que j'apprends, tout à coup, par dépêche,
Qu'un ami de mon âge est mort près de Paris.
Mort ce matin! À l'heure où tout aime et se ligue,
À l'heure où l'arrosoir enivre les pistils,
À l'heure où pour subir l'offre d'un ciel prodigue
Il faut courber la tête et rapprocher les cils.
Mort, tandis que j'ouvrais ma joyeuse fenêtre
Avec des doigts hâtifs et tendrement brutaux,
Pour écouter frémir, chuchoter et renaître,
Le doux peuple ingénu des humbles végétaux.
Il est mort! Un danseur manque à la grande danse!
Et soudain, au milieu de son beau parc d'été,
Il a senti, malgré la joyeuse abondance,
Poindre un bourdonnement étrange et sans gaîté.
Son cœur contre sa main frappait comme une balle,
Et s'arrêtait de battre et reprenait ses heurts,
Et il crut que l'été, nouvel Héliogabale,
Étouffait son plaisir sous un excès des fleurs.
Mais, hélas! l'implacable et muette immortelle
Porte un linceul tissé de célèbres frissons.
Nous demandons souvent: Comment est-elle? Est-ce elle?
Et quand c'est elle enfin, nous la reconnaissons.