Si nous devons mourir, pourquoi mettre en nos veines
Le philtre merveilleux du désir immortel?
Et pourquoi nous avoir munis d'un orgueil tel,
Si nous sommes vainqueurs après des luttes vaines?
J'ai beau me dire: on meurt, je mourrai, nous mourrons!
Et même en nous cachant, comme le bel Achille,
Nous serions aussitôt découverts entre mille
Pour recevoir le trait qui se cloue à nos fronts!
Je ne peux pas, si fort vibre le chaud vertige,
Croire qu'un jour pareil, bref et illimité,
Un âpre et brusque hiver au centre de l'été
M'annoncera soudain l'incroyable prodige.
Ne plus sentir se fondre et couler sous sa chair
Une sève et un suc de soleil et de gloire,
Et n'avoir même pas l'émouvante mémoire
Du monde abandonné qui nous était si cher!
N'être rien! n'être plus! et, comme avant de naître
On ne sait pas encor qu'on connaîtra les fleurs,
Ne plus se rappeler qu'on vient de les connaître
Et n'avoir même pas l'apaisement des pleurs.
N'être qu'un éphémère et fragile passage
À travers un rayon enveloppé de nuit
Et devoir regarder la jeunesse qui fuit
D'un œil plus attentif, plus secret et plus sage.
J'ai beau me dire: ils sont tous partis avant moi,
Et même l'invincible et divin Alexandre,
Tous ils ont eu mon âge et tous ont vu descendre.
Après leurs clairs émois le ténébreux émoi!
Pour tous l'actif Éros, au fond du carquois vide,
A conservé le dard imprégné de poison;
Ils sont morts n'importe où, dehors, à la maison,
Sur un sol radieux et sous un ciel livide.
Tous! Je crois cependant qu'un miracle se peut,
Par lequel notre orgueil, qui jamais ne s'étonne,
Verrait tous les hivers suivre tous les automnes,
Lui qui devait, hélas, en contempler si peu.
Toujours la nuit et l'aube après le crépuscule!
Ma fabuleuse foi se mêle à la saison;
Et, pareil au marin courbé vers l'horizon,
Ma nef joyeuse avance et l'horizon recule.
Nature, laisse-moi parmi tes cheveux verts,
Être ton jeune amant jusqu'à la fin du monde;
Et que mon cœur alors, rejeté par sa fronde,
Gravite autour de lui comme un rouge univers!
[LE PAGE]
Je n'imagine plus le retour de l'hiver
Aux couleurs rares et suspectes,
Je suis dans l'herbe chaude un joyeux Gulliver
Au milieu d'un peuple d'insectes.
Les nuages, ce sont les chevaux du soleil
Gonflant leur poitrail et leur croupe;
Ils se ressemblent tous, mais pas un n'est pareil,
De leur éblouissante troupe.
Un papillon a l'air, parmi le désarroi
De ses stations incomplètes,
D'un petit peintre ailé qui cherche un bon endroit
Et vole avec ses deux palettes.
Je pense à ce matin où j'écrivais des vers...
Au titre démon prochain livre...
Étendu sur le dos je vois l'arbre à l'envers
Et j'ai l'impression d'être ivre!
Je pense aux lourds rébus que les gens chercheront
Dans ma simple et jeune pensée!...
Une branche supporte un beau petit nid rond,
Ô douce maison balancée!
Alors que je raconte avec un tendre émoi,
Au hasard, sur la blanche page,
Ce que dit la nature en se penchant vers moi,
Comme une reine vers son page.
[LES PAPILLONS]
Grâce au vent imprévu, fantaisiste et adroit,
Ce candide, pâmé sur le col d'un lys droit,
Est un nœud de cravate impeccable et mobile!
Le pavot tortueux tend sa rouge sébille,
Ce jaune s'y fait choir comme un royal cadeau!
Celui-là, dont un phlox ne sent pas le fardeau,
Rapproche étroitement ses deux ailes éteintes...
Il parti L'une sur l'autre a décalqué ses teintes!
Cet autre, à plat sur l'herbe a l'air d'être exposé;
Et ce roux qui sur une rose s'est posé,
Après une amoureuse et céleste querelle,
Est un pastel qui rôde autour d'une aquarelle.
Ce blanc montre, frotté de pollen et d'odeur,
La preuve des larcins dont il est maraudeur;
Et grisé, saturé de grappes de glycine,
Ne sachant pas qu'il porte un nom de médecine,
Rafraîchit sa paresse avec deux éventails!
Ces noirs, des pucerons sont les épouvantails;
Et ce multicolore, au milieu des jacinthes
Bat l'air chaud pour sécher ses ailes fraîches peintes.
Et tous pensent: Dansons! Éblouissons! Pillons!
Nous sommes le troupeau des épars papillons;
Et tandis que les Dieux sont les auteurs superbes
Du chef-d'œuvre qui va de la forêt aux herbes,
L'enfant Éros couché sur le ciel nuageux
Nous invente et nous jette au hasard de ses jeux!
De la plus pauvre fleur nous fûmes les rois mages,
Chargés de poudre d'or, de parfums et d'images;
Aucune à notre luxe encor ne s'égala!
Nous mettons tous les jours nos habits de gala;
Et pour vivre sans crainte au milieu de nos zèles,
Nous avons de gros yeux dessinés sur les ailes!
Notre éclat est celui d'un trésor découvert.
L'homme guette à l'affût avec un filet vert
Nos vols incohérents, éblouis, peu solides
Au sortir du cachot obscur des chrysalides;
Et lorsqu'enfin la nuit, où tout est triste et laid,
Engouffre les jardins sous un sombre filet
Et change nos velours en défroques moroses;
Nous attendons, ayant pour nid le cœur des roses,
L'aube où nous quitterons ces magiques perchoirs
En agitant l'adieu de nos petits mouchoirs.
[LE CRÉPUSCULE]
La nuit vient et le jour déjà s'en est allé;
Il règne comme un roi précaire.
Une abdication l'avait vite installé,
Un avènement clôt son ère.
Le grand chœur des grillons a l'air d'être le bruit
Qu'il fait lorsqu'il tournoie et tombe;
Le jour blond ruisselait comme un énorme fruit,
Il descend comme une colombe.
D'un beau nuage rond, immobile coussin,
Où la lune en montant s'appuie,
Il fait, sans la rider, choir sur l'eau du bassin
Une silencieuse pluie.
Rien ne se soumet plus aux défaillantes lois
De la lumineuse évidence;
Et des nymphes peut-être, en enlaçant leurs doigts,
Lui règlent sa tournante danse.
Et dans les chauds jardins où le jour remuait,
Tous les yeux sont doucement myopes,
Lorsqu'il laisse à travers les feuillages muets
Pleuvoir ses lents héliotropes.