[LA PEUR DU SOIR]

Le soir, dans mon jardin entouré de grillages,
Va se poser comme un pigeon;
Laissons le beau pays de nos tendres voyages,
Quittons la chaise longue en jonc.
Je sais trop que le mauve et tournant crépuscule
Apporte le soir après lui,
Et que le soir placide où rien ne se bouscule
N'est que le héraut de la nuit.
Je sais que la maison, la pelouse et l'allée
Disparaîtront jusqu'à demain,
Et que le souvenir de leur forme en allée
Guidera mon pas et ma main.
Je sais que peu à peu s'évanouit ta jupe,
Ta chemisette et mon complet;
Et qu'enfin notre cœur ne sera plus la dupe
De tout ce luxe qui nous plaît.
Le soir apporte ailleurs l'illusion charmante
Et l'art des voiles inconnus,
Il sait être le masque et l'écharpe et la mante;
Prends garde! Il va nous mettre nus.
Nos yeux caressent trop nos corps jeunes et souples,
Hélas! nous aimons trop nous voir.
Laissons, il n'est que temps, à de plus tristes couples
Le clair bonheur qu'il fasse noir.
Saurions-nous le secret si divin de nous taire?
Dirions-nous ce qu'il ne faut pas?
Sur le muet sommeil de l'herbe et de la terre
C'est déjà trop du bruit des pas.
Je me sens si frivole et le soir est si grave;
Rentrons! Allume tout! J'ai peur!
Le silence est un mur, le souvenir s'y grave,
Et le silence est dans mon cœur.
Nous n'avons pas la foi de ces amants illustres!
Et c'est déjà, sans rêver d'eux,
Sous le soleil du ciel ou sous celui des lustres
Si difficile d'être deux!


[L'AUTOMNE ET LE DÉSIR]

Un vieux chêne se penche au-dessus des roseaux;
Le jardin, doucement, jongle avec ses oiseaux;
Chaque géranium qui se dresse ou retombe
Fait aux yeux le fracas d'une petite bombe;
Le jet d'eau vif a l'air d'une offrande au beau temps.
Pitié, Dyonysos! Ne viens pas... Je t'entends...
Je sais l'hymne lascif que ton escorte entonne;
Mon cœur a vendangé tout le sang de l'automne,
Et ce sang me rappelle en qui je suis lié,
La forme de mon corps que j'avais oublié!
Ne viens pas sur ton char traîné par dix panthères,
J'ai peur de tes cils roux où dorment des cratères,
J'ai peur de ton corps souple, impudique et debout,
Dans lequel un feu clair circule, éclate et bout.
J'ai peur de ton front bas casqué de molles grappes,
Des deux cymbales d'or que tu brandis et frappes,
De tes genoux verdis par l'herbe où tu roulas,
De tes rires brutaux, de tes sourires las,
Et de tout ce cortège orgueilleux de te suivre!
Passe, car j'ai déjà, comme un aegipan ivre,
Vu dans mon miroir rond que j'ai peine à saisir
Le visage égaré de l'immortel désir.


[THÉOSOPHIE]

Pourquoi veux-tu, ma sœur, que je m'étonne et tremble
Parce que sans appel tu viens t'offrir à moi,
Puisqu'une vaste, grave et décisive loi,
Sur le livre éternel nous inscrivit ensemble?
Ton visage connu jamais ne m'a quitté,
Nous sommes morts et nés et morts et pour renaître;
Mes yeux divers toujours savaient te reconnaître,
Et je t'entends venir depuis l'antiquité!