L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. Venise s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?

Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un épuisement mortel.

Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en marche. Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.

Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre en nous et lâche une drogue puissante.

Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde, obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.

Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur l'eau pour boire.

Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La partie se présentait inégale.

Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à l'expérience d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le coffre; il est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît et regagne sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en doute.

Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension. N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa fatigue et le feu de ses joues.

Mme Forestier était myope et vivait dans le passé: deux raisons qui l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses présentes. Elle adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, en son mari le père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle poussait les scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce qu'elle appelait des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait entre l'église, son mari honnête et les craintes pour l'avenir de Jacques.