Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice, irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des distances.
Il aimait.
Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise. Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait guéri.
Le vague désir de la beauté nous tue.
Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse follement sans les émouvoir.
Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui, sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait. Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.
Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.
Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de tristesse.
Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son piège. Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier soir qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère du cirque de Rome.
Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui emportait Mme Forestier à Tours.