Je m'étonne de voir combien, au lieu de mettre en place les détails pour une figure d'ensemble, nos auteurs se contentent d'une suite de figurines à différentes échelles et sans le moindre souci d'équilibre.
Naturellement chacun de ces dessins, complet, terminé, facile à définir, donne au paresseux la satisfaction du: un point c'est tout de la dictée en classe. Les gens choisissent et accrochent au mur. La ligne droite, la courbe, les hachures, les taches, d'un dessin qui arrive, pourrait-on dire, de tous les côtés à la fois, ne peuvent donc leur apparaître que comme ébauches, formes incomplètes qui exercent un charme mais ne sauraient être mises en parallèle avec un bonhomme fini de pied en cap.
Simples erreurs de perspective d'un sens mal éduqué.
Même complet, l'œuvre solide, vu d'en dessous, sans recul, paraît mal bâti, comme la Tour Eiffel si nous la regardons le nez en l'air depuis sa base. Livrez-vous à cet exercice. De cette flèche élégante, il ne reste que désordre, pieds-bots, tours de Pise et catastrophes de chemins de fer.
Déjà la perspective est, pour notre œil, un perpétuel attrape-nigaud, mais une vieille habitude corrige ses plus gros mensonges. Que dire des perspectives de la pensée? Nous avons peut-être possédé un correctif, mais, hélas! il n'existe plus.
J'imagine le critique commodément assis devant notre théâtre où son infirmité lui montre un bouquet de quiproquos. Que dit-il? Parfois, bien disposé, il lui semble entrevoir une couleur, une ligne, un mot qui l'amusent, par-ci par-là.
Il le constate avec loyauté. Et maintenant, ajoute-t-il, nous attendons une œuvre. C'est la phrase sacramentelle. Sans doute, après un ou deux poèmes des Fleurs du Mal, Sainte-Beuve attendait-il une œuvre de Baudelaire, y voyait-il une promesse.
Nous attendons une œuvre. Donnez-nous des œuvres. Combien notre critique loyal serait surpris si son œil atrophié s'ouvrait, redressant l'image, remettant couleurs et plans à leur place, lui montrant soudain tenues les promesses de sa vision absurde.
Jusqu'à la mort des poètes les critiques en attendent une œuvre. Ils peuvent attendre. Outre que ce mot œuvre que nous sommes forcés d'employer est devenu souverainement déplaisant, rien ne me semble plus triste qu'un poète qui tient ses promesses.
La vie d'un poète qui tient ses promesses est un automne. Or chaque année d'un poète doit avoir son automne, et chaque fois ses fruits verts doivent faire faire la grimace et rendre malades ceux qui croyaient n'avoir plus jamais qu'à mordre dans ses fruits mûrs. Le public aime surtout les fruits blets. Premier indice: Une petite tache rouge. La rosette de la Légion d'Honneur.