Chaque fois que je m'amuse
Ou ne souffre pas par lui
Mon ange, espèce de muse,
Me replonge dans la nuit.
Chaque fois que je dégaîne,
Comme un bouquet de muguet,
Mon cœur fatigué de haine,
L'ange cruel fait le guet.
Cet ange, ce monstre informe,
Ne dort jamais un moment,
Et non plus il ne m'informe
De quoi je suis l'instrument.
[LORSQUE MES SUCCESSEURS]
Lorsque mes successeurs verront mon aventure,
Les ressorts, les cahots de ma belle voiture,
Ils s'émerveilleront d'un si noble parcours.
Mais ceux qui, maintenant, regardent mon passage,
Me trouvent maladroit, chacun se jugeant sage,
Et veulent imposer leur route à mes amours.
Quoi, vous avez écrit LE CAP, VOCABULAIRE?
Vous écrivez ceci! Vous ne pouvez me plaire.
L'homme aime l'uniforme et qu'on n'en change point.
Mais après notre mort se livre notre course,
La voiture s'étoile ainsi qu'une Grande-Ourse,
Et nos fruits aigrelets se révèlent à point.
[MON ANGE, VOIS, JE TE LOUE]
Mon ange, vois, je te loue,
Après t'avoir oublié.
Par le bas je suis lié
À mes chaussures de boue.
Notre boue a des douceurs,
Notre humaine, tendre boue.
Mais tu me couches en joue,
Ange, soldat des neuf sœurs.
Tu sais quel est sur ta carte
Mon mystérieux chemin,
Et dès que je m'en écarte,
Tu m'empoignes par la main.
Ange de glace, de menthe,
De neige, de jeu, d'éther,
Lourd et léger comme l'air,
Ton gantelet me tourmente.
[II]
[JE VEUX TOUT OUBLIER]
Je veux tout oublier, et cet ange cornu
Comme le vieux Moïse,
Qui de moi se sachant le visage inconnu
À coups de front me brise.
Mêlons dans notre lit nos jambes et nos bras,
D'un si tendre mélange,
Que ne puisse, voulant m'arracher de mes draps,
S’y reconnaître l'ange.
Formons étroitement, en haut de ce tortil,
D'un baiser, une rose;
Et l'ange, à ce baiser parfumé, puisse-t-il,
Avoir l’âme déclose.
Le cœur indifférent à ce que je serai,
Aux gloires du poème,
Je vivrai, libre enfin, par toi seule serré,
Et te serrant de même,
Alors profondément devenus à nous deux
Une seule machine
À maints têtes et bras, ainsi que sont les dieux
Dans les temples de Chine.
[JE N'AIME PAS DORMIR]
Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,
La nuit, contre mon cou;
Car je pense à la mort laquelle vient si vite
Nous endormir beaucoup.
Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!
Est il une autre peur?
Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille
Ton haleine et ton cœur.
Quoi? ce timide oiseau, replié par le songe
Déserterait son nid,
Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge
Par quatre pieds fini.
Puisse durer toujours une si grande foie
Qui cesse le matin,
Et dont l'ange chargé de me faire ma voie
Allège mon destin.
Léger, je suis léger sous cette tête lourde
Qui semble de mon bloc,
Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,
Malgré le chant du coq.
Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,
Où règne une autre loi,
Plongeant dans le sommeil des racines profondes,
Loin de moi, près de moi.
Ah! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,
Par ta bouche qui dort
Entendre de tes seins la délicate forge
Souffler jusqu'à ma mort.