[JE REGARDE LA MER]

Je regarde la mer gui toujours nous étonne
Parce que, si méchante, elle rampe si court,
Et nous lèche les pieds comme prise d'amour,
Et d'une moire en lait sa bordure festonne.
Lorsque j'y veux plonger, son champagne m'étouffe,
Mes membres sont tenus par un vivant métal;
Tu sembles retourner à ton pays natal,
Car Vénus en sortit sa fabuleuse touffe.
Ce poison qui me glace est un vin qui t'enivre.
Quand je te vois baigner je suis sûr que tu mens;
Le sommeil et la mer sont tes vrais éléments...
Hélas! tu le sais trop, je ne peux pas t'y suivre.

[AU MOMENT DE PLONGER]

Au montent de plonger tou les vagues du songe
Tu sembles hésiter;
Craindrais-tu, par hasard, qu'à ta suite je plonge
Et du même côté.
Ne crains rien, nos sommeils ont une différence,
Car lorsque je m'endors,
Le cauchemar te mêle aux lieux de mon enfance
Avec mes amis morts.
Tu traverses les bois, les groseilliers, les fermes,
Les routes que j'aimais;
Tandis qu'en la torpeur profonde où tu t'enfermes,
Je ne marche jamais.
Il me serait bien doux de déranger ton rêve,
De l'habiter longtemps.
Alors je tremblerais que le soleil se lève
Et t'ouvre à deux battants.

[LORSQUE NOUS SERONS TOUS DEUX]

Lorsque nous serons tous deux sous la terre,
Plus ou moins dessous,
Un moyen nouveau nous venant extraire
De nos corps dissous;
Dessous ou dessus (là-bas notre langue
N'ayant plus de cours)
Nous ne serons pas de visage exsangue,
Ni légers, ni lourds.
Tout sera changé de ce que nous sommes,
Oui, tout à l'envers.
Et les murs épais du sommeil des hommes,
Nous seront ouverts;
Si je meurs premier, dans tes rêves j'entre;
Je verrai comment,
Lorsque je dormais, la main sur ton ventre,
Tu changeais d'amant.

[JE PEUX REGARDER LE SOLEIL EN FACE]

Je peux regarder le soleil en face,
Ton œil ne le peut.
Voilà bien mon tour, c'est la seule place
Où je gagne au jeu.
Lorsque nous devrons aux enfers descendre,
S'il est des enfers,
Nous n'habiterons le même scaphandre,
Ni la même mer.
Tu sauras trouver d'autre compagnie
Au séjour des morts.
Ah! comment guérir ta folle manie
De m'ôter ton corps?

[TES RIRES RETROUSSÉS]

Tes rires retroussés comme à son bord la rose,
Effacent mon dépit de ta métamorphose;
Tu t'éveilles, alors le rêve est oublié.
De nouveau je me trouve à ton arbre lié,
Tu me serres le corps de ta petite force.
Que ne sommes-nous plante, et d'une seule écorce,
D'une seule chaleur, d'une seule couleur,
Et dont notre baiser serait l'unique fleur.