Auric, Milhaud, Poulenc, Tailleferre, Honegger
J'ai mis votre bouquet dans l'eau du même vase,
Et vous ai chèrement tortillés par la base,
Tous libres de choisir votre chemin en l'air.
Or, chacun étoilant d'autres feux sa fusée,
Qui laisse choir ailleurs son musical arceau,
Me sera quelque jour la gloire refusée
D'être le gardien nocturne du faisceau.
Je n'imite la rose et sa dure lancette,
Aspirant goulûment le sang du rossignol,
Et montre de mon cœur la profonde recette,
Pour que ces amis-là puissent prendre leur vol.

[SI MA FAÇON DE CHANT]

Si ma façon de chant ri est pas ici la même,
Hélas, je n'y peux rien.
Je suis toujours en mal d'attendre le poème,
Et prends ce qui me vient.
Je ne connais, lecteur, la volonté des muses,
Plus que celle de Dieu.
Je n'ai rien deviné de leurs profondes ruses,
Dont me voici le lieu.
Je les laisse nouer et dénouer leurs danses,
Ou les casser en moi,
Ne pouvant me livrer à d'autres imprudences
Que de suivre leur loi.

[LES MUSES SONT DE FEUX]

Les muses sont de feux, de cristaux, comme un lustre
Brûlant et bruissant,
Suspendu sur celui qu'elles veulent illustre
Et spécial d'accent.
Vous semblez puérils, tours cruels de la foudre,
À côté de leurs tours,
Lorsqu'elles prennent soin de découdre et recoudre
Nos avenirs trop courts.
Un orage, d'ailleurs, avec elles habite
Une haute cité.
Les voilà! Les voilà! Dans mon âme crépite
Leur électricité.

[NE M'INTERROGEZ PLUS]

Ne m'interrogez plus. Interrogez ces filles
Dont je suis le valet;
Mais ne les croyez point ni belles, ni gentilles,
À qui leur semble laid.
Toujours toutes en train de fondre et de refondre
De précieux dangers,
Pourquoi supposez-vous qu'elles veuillent répondre,
Quand vous interrogez?
On ne dérange pas ces personnes hautaines
Qui travaillent debout,
Et qui laissent couler, ainsi que des fontaines,
Les œuvres, bout à bout.

[LES SOEURS, COMME UN CHEVAL]

Les soeurs, comme un cheval, nous savent la main mordre,
Et nous jeter au sol,
Lorsque nous essayons de différer leur ordre,
En leur flattant le col.
Elles portent au but celui-là qui les aide,
Et se met de côté,
Même s'il en a peur, même s'il trouve laide
Leur terrible beauté.
Or moi j'ai secondé si bien leur force brute,
Travaillé tant et tant,
Que si je dois mourir la prochaine minute,
Je peux mourir content.

[MUSES QUI NE SONGEZ]