[IL NOUS FAUT DÉPÊCHER]
Il nous faut dépêcher, ne perdons pas de temps,
Ne nous imposons point de repos ni de jeûne.
Dans quelques jours d'ici tu seras encor jeune,
Je ne le serai plus. Je viens d'avoir trente ans.
Je peinais, je hissais et j'oubliais la pente.
Il faut me retenir au lieu de me pousser;
Le cœur déroule vite un ruban de passé,
Toi de chiffre dix-neuf, et moi de chiffre trente.
Que ce maudit ruban peut me faire du mal!
Qu'il attende qu'autant le tien de ton cœur sorte,
Et côte à côte alors, sentirions de la sorte,
Diminuer moins fort le peloton fatal.
[HÉLAS! VAIS-JE À PRÉSENT]
Hélas! vais-je à présent me plaindre dans ces stances,
Et voir, près de Charon,
La mort, indifférente à telles circonstances,
Qui la décideront.
Elle vit. Elle attend. Ce n'est pas dans son rôle,
De choisir notre port.
Ce détail est pour elle un simple coup d'épaule
Que lui donne le sort.
Rien ne sert de prier cette vieille statue,
De savoir ses desseins;
Car ce n'est pas la mort elle-même qui tue.
Elle a ses assassins.
[III]
[AINSI QUE SE TOURNENT LES PLANTES]
Ainsi que se tournent les plantes,
Et que, sises sur un côté,
Hésitent les tables tournantes,
On sent les muses hésiter.
Une prend les fils, une trie,
Une perce le canevas.
Les courbes de leur broderie
Décident seules où tu vas.
Si je m'écarte de la cible,
Tout mon devoir n'ayant pas pu,
L'ange, serviteur inflexible,
Me cogne avec son front crêpu.
[J'AI PEINE À SOUTENIR]
J'ai peine à soutenir le poids d'or des musées,
Cet immense vaisseau.
Combien me parle plus que leurs bouches usées
L'oeuvre de Picasso.
Là, j'ai vu les objets qui flottent dans nos chambres,
Trop grands ou trop petits,
Enfin, comme l'amour mêle bouches et membres,
Profondément bâtis!
Les muses ont tenu ce peintre dans leur ronde,
Et dirigé sa main,
Pour qu'il puisse, au désordre adorable du monde,
Imposer l'ordre humain.