Guillaume apprenait gloutonnement la vie, depuis qu'il avait mis le pied dans la cour de l'hôpital. Il datait de cette cour. Sans se féliciter le moins du monde de sa chance, il s'enrichissait, se développait, profitait chaque jour davantage.

Tout homme porte sur l'épaule gauche un singe et, sur l'épaule droite, un perroquet. Sans que Guillaume s'y employât, son perroquet répétait le langage d'un monde privilégié, son singe en imitait les gestes. Aussi ne courait-il pas le risque des gens excentriques, une semaine adoptés et rejetés par le monde. Il y creusait sa place et paraissait son nom l'accréditant, y avoir gran toujours.

Un seul intime voyait Guillaume d'un assez mauvais œil. C'était le directeur.

Il était amoureux fou, depuis cinq ans, de la princesse de Bormes. Le génie de ce journaliste n'était qu'une longue patience. Il avait voulu Le Jour; il l'avait. Il avait voulu devenir riche; il l'était. Il voulait épouser cette veuve, encore jeune, et dont les lumières éclatantes, éteintes par le milieu mondain, aideraient son œuvre et scintilleraient dans le monde intellectuel.

[PESQUEL-DUPORT]

Pesquel-Duport croyait au monde intellectuel. Il était de l'époque des salons. Il en souhaitait un. Il ignorait que le palmarès officiel ne porte que les comédiens et les fantoches de l'art, et que ses ouvriers restent dans l'ombre. Il se rêvait une table chargée de fleurs, de cristaux; les femmes les plus élégantes, les hommes les plus illustres autour, et Clémence au milieu, en face de lui.

La princesse répondait à ses prières:—Mon cher directeur, attendez. Attendons. Je mentirais en disant que je vous aime d'amour. Du reste, ni vous ni personne. Mais vous êtes, certainement, de tous mes hommes, celui qui me déplaît le moins.

Elle était sincère. Elle ne trouvait pas laide cette figure. Pesquel-Duport avait cinquante-trois ans et une chevelure toute blanche.

Il se jugeait de première force. Il l'était dans le monde de la lutte, mais il était naïf pour l'esprit de finesse profonde, si rare dans les hautes places parce que cet esprit empêche choisir.

Un homme vraiment profond s'enfonce, il ne monte pas. Longtemps après sa mort, on découvre sa colonne enfouie, d'un seul bloc ou, peu à peu, par morceaux. Tandis que ces grandes intelligences médiocres, faites de coup d'œil et d'ironie, montent sans encombre jusqu'à la petite corniche du pouvoir.