C'est la naïveté de cet ambitieux que goûtait Clémence. Car si elle n'était pas un cerveau profond, du moins possédait-elle, comme certains insectes, une trompe qu'elle envoyait, sans méthode, mais profondément, au cœur des choses.

Ainsi cette folle portait-elle les verdicts de Tirésias.

Pesquel-Duport constatait cette faculté sans la comprendre et se trouvait fort aise de suivre ses conseils. Mais où il tombait juste, ce que son coup d'œil lui permettait de saisir, c'est que les femmes très intelligentes possèdent d'habitude une intelligence masculine qui les désaxe et perturbe leur individu, tandis que la princesse restait la femme-type, et ne devait ses ressources qu'à son propre sexe.

Il la voyait nue et primitive, une Eve mangeant la pomme qui lui plaît et quittant, contente, le Paradis, maison tout arrangée.

Pesquel-Duport savait la princesse de mœurs irréprochables. Cette certitude ne l'empêchait pas d'être jaloux.

Le commerce de Chérubin avec la Comtesse, de Jean-Jacques avec Madame de Warens, de Fabrice avec la Sansévérina, lui gâtaient les rapports entre Clémence et Guillaume. Il croyait Guillaume amoureux de sa protectrice et la protectrice flattée.

Là, son coup d'œil le trompait. Guillaume, éveillé par Madame de Bormes, sorti par elle de l'enfance, reportait ces trésors sur Henriette. La princesse l'étourdissait un peu. Chez Henriette, il la retrouvait, mais de plain-pied.

De temps en temps, cet acteur exquis descendait dans l'ombre de la salle s'asseoir auprès d'Henriette et applaudir sa mère. Aussi Henriette ressemblait-elle à ces épouses qui reçoivent, après le spectacle, des marques de tendresse que leur mari destine à la danseuse étoile.

Guillaume embellissait cette petite fille des séductions de la princesse, et comme elle était séduisante, il n'avait aucun effort.

La princesse de Bormes rouvrait et redécorait son appartement, laissé en friche à cause de la guerre. Elle ne dosait pas ses plaisirs. Celui de maîtresse de maison nuisait à ceux de l'héroïsme. Elle ne suivait plus régulièrement le convoi, se contentant de prêter l'automobile. Elle peignait, trottait, vernissait et achetait. Guillaume dînait presque chaque jour avenue Montaigne, en dehors des voyages.