[LES CHEVEUX GRIS, QUAND JEUNESSE LES PORTE...]
Les cheveux gris, quand jeunesse les porte,
Font doux les yeux et le teint éclatant;
Je trouve un plaisir de la même sorte
À vous voir, beaux oliviers du printemps.
La mer de sa fraîche et lente salive
Imprégna le sol du rivage grec,
Pour que votre fruit ambigu, l'olive,
Contienne Vénus et Cybèle avec.
Tout de votre adolescence chenue
Me plaît, moi qui suis le soleil d'hiver,
Et qui, comme vous, sur la rose nue,
Penche un jeune front de cendres couvert.
[DOS D'ANGE]
Une fausse rue en rêve
Et ce piston irréel
Sont mensonges que soulève
Un ange venu du ciel.
Que ce soit songe ou pas songe,
En le voyant par dessus
On découvre le mensonge,
Car les anges sont bossus.
Du moins bossue est leur ombre
Contre le mur de ma chambre.
[LES CHIENS ABOIENT DE PRÈS...]
Les chiens aboient de près et de loin le coq chante.
C'est votre façon d'être, ô campagne méchante.
Mais Avril change tout le lendemain matin,
Fait aux arbres fruitiers mâtures de satin,
Sur vigne et papillon frotte le même soufre,
Augmente le soleil sans que la terre en souffre,
Dans le vin de la rose enivre les bourdons,
Et d'amour dénoué réunit les cordons.
Ainsi chante un poète aimé des dieux farouches,
Et qui, comme Janus, possède plusieurs bouches.
[LE PARISIEN]
Ton ingénuité met un genou en terre,
Brebis de toison d'or, lainage d'Angleterre!
Ile faite en ardoise, en pelouse et en fleurs,
Depuis toujours la Manche efface votre craie.
Pour endormir un coq de toutes les couleurs,
Il suffit de tracer lentement une raie
À la craie. Aussitôt, sans forces, laisse choir
Le coq son bec orné de rouges testicules.
Souvent coqs de combat craignent le ridicule,
Mais un coq endormi reste sur son perchoir.
Londres! que de maisons faciles à confondre.
Londres mieux que la craie ou le pavot endort;
Elle a ses chapeliers et ses poètes morts.
Je n'étais pas heureux à Londres.
Je ne me sentis à mon aise qu'au retour,
En revoyant Paris fait comme un tour de cartes,
Les boulevards, la Seine petite et la Tour
Eiffel qui les jambes écarte.
[LE POÈTE DE TRENTE ANS]
Me voici maintenant au milieu de mon âge,
Je me tiens à cheval sur ma belle maison;
Des deux côtés je vois le même paysage,
Mais il n'est pas vêtu de la même saison.
Ici la terre rouge est de vigne encornée
Comme un jeune chevreuil. Le linge suspendu,
De rires, de signaux, accueille la journée.
Là se montre l'hiver et l'honneur qui m'est dû.
Je veux bien, tu me dis encore que tu m'aimes,
Vénus. Si je n'avais pourtant parlé de toi,
Si ma maison n'était faite avec mes poèmes,
Je sentirais le vide et tomberais du toit.