[NOCTURNE]
Rose en hiver ailleurs partie
Dites où vous avez été.
L'Europe aux couleurs assorties
Change la place des étés.
La rose, dont souvent je parle,
Orne avec l'ancre et le pompon,
Vénus faite comme une perle
Et pliant toujours ses jupons.
Ce compromis de chair, d'écume,
Forme les plus étranges nœuds
Entre les poissons épineux
Et, Vénus, vos ramiers de plume.
Dans le bocage de mes os,
Dans l'arbre bleu de mes artères,
Mêlez-vous, fleurs, poissons, oiseaux,
Si mal réunis sur la terre.
[LES YEUX DOUX]
Tristesse, engrais de mes bonheurs. Il nous termine,
Ce grillage, partout sorti des encriers.
Napoléon, apiculteur aux gants d'hermine
Le jour du sacre, avec un bonnet de lauriers
Et des pantoufles de nacre.
Cygne mourant, si doux à entendre crier,
Fais le sang noir en quoi sont écrites ces lignes.
[DIEU VOIT DERRIÈRE SA NUIT...]
Dieu voit derrière sa nuit de pommiers debout.
Dépêchons-nous, faisons le gros dos et fuyons;
C'est la neige du Sphinx, la tourmente de sable;
C'est le mica d'asphalte et la grêle d'amour.
Quelque chose de Dieu serait-il périssable
Qu'il redoute la jungle où boivent les lions?
La nuit d'Avril est votre prie-Dieu, Sainte-Vierge!
On en ferait le tour sans recevoir de boue.
Pour combien, pour combien, Vierge, de millions
De diamants volés et de larmes de mères
Dans ta corbeille ronde où tout tient à l'envers.
Ces lions, ce sont les lionnes de la mer,
S'aplatissant, sautant, léchant les espadrilles.
Voyez-vous s'approcher un marin porte-cierge,
Les femmes du village et quatre bataillons?
Ils jouaient la trompette et dansaient le quadrille
Et semaient leurs enfants mâles dans tes sillons.
Aussi repousse-t-il des navires, des voiles,
Et toujours au zénith de nouvelles étoiles.
[L'INCENDIE]
Joyeux épouvantail! Quel drame. Les cerises
(Celles du haut surtout) en perdent la raison.
Quoi, la pure Aglaé d'un pompier s'est éprise
Et cet amour est su de toute la maison.
Pour ses larmes, maison, pardonne lui sa faute;
Car elles ont fait fuir le diable du quartier.
Tout bas elle pleurait. Grâce à l'amour, sa haute
Et puissante douleur délivre le fruitier.
[DE CHANTER AMOUR QUI NOUS MORD...]
De chanter amour qui nous mord
Le cœur, je ne sens nulle envie,
Il occupe toute ma vie.
Non. J'aime mieux chanter la mort.
Comme eut grande soif de lui-même,
Narcisse, penché sur une eau
Où se voyait de bas en haut,
Donnant, recevant le baptême,
Je pense à cet amour complet
Que sera ma mort, à cet ange
Qui, d'un coup d'avirons, mélange
L'original et le reflet.
Afin que le tour réussisse
Il ne faut pas trace de sang,
Et Narcisse disparaissant
Ôte le reflet de Narcisse.
Car si l'ange manque le tour,
Hélas! ce qui souvent arrive,
Narcisse n'est plus sur la rive,
Son reflet reste et meurt d'amour.
Certain silence nous dénonce
Plus que des cris. Niaise Echo
Que cherchez-vous le long de l'eau
Courante, nymphe au cœur de bronze?
Ce parfum de petite fleur
Blanche, vous fait rougir de honte;
Si vous croyez ce qu'on raconte
Vous jouez deux fois de malheur.
Vous ne savez pas vous y prendre,
Echo! Patientez un peu:
L'eau fraîche n'éteint pas le feu
Dont Narcisse est la salamandre.
Vous mentez selon le décor,
Soit dit sans vous faire un reproche;
Ne cassez pas contre une roche
Votre voix. Elle vaut de l'or.
Répétez tout! c'est de votre âge.
Narcisse, invisible à nos yeux,
Désirait se connaître mieux:
Il habite enfin son image.