Il parla ainsi longtemps de Marthe et Raymond comprit que maintenant qu’elle était morte, Morangis la créait à sa volonté, sans être dérangé par les réalités de la vie.

« Aucune amante, pensa Raymond, ne pourrait lutter avec une morte.

« Ah ! si nos amantes savaient mourir avant la décristallisation de nos sentiments, comme nous les aimerions éternellement ! »

Ainsi muni d’un sentiment immuable, Morangis avoua à Raymond qu’enfermé dans cette sentimentalité qu’il poussait jusqu’au fétichisme, il s’adonnait, en toute sécurité, aux fantaisies sensuelles et à la chasse à de faciles bonheurs.

— J’ai, dit-il, dépassé à jamais le stade de l’amour. Le libertinage, en dehors de tout sentiment, est plus pur : joie esthétique.

— Peut-être, répondit Raymond, qui savait dissocier son intelligence de sa sensibilité et de sa sensualité, il y aurait dans le domaine de l’amour bien des idées à retourner, bien des valeurs à renverser. Je m’amuserai peut-être un jour de lucidité à ce jeu de renversement des valeurs sentimentales. On arriverait à cette conclusion que l’amour devenu un art doit échapper à l’emprise non seulement de la morale, mais du sentiment.

Et, songeant ironiquement à lui-même, halluciné par le parfum d’une femme :

— Oui, dit-il, nous en sommes encore aux pauvres amours qui s’enferment sous la courtine secrète des alcôves, aux amours qui se cachent comme des péchés, ne se dévêtent que pour l’offrande subreptice et pour la minute de la fugitive vibration.

« Oui, Morangis, il y a peut-être un amour de l’amour qui dépasse les petites éternités qu’échangent deux êtres en rut : ces grands jeux sensuels où les couples et les images se répercutent, exaltant les cerveaux. Il y a en vérité une noblesse dans ces jeux à la fois dionysiaques et apolliniens, une noblesse esthétique et une gravité religieusement humaine que le christianisme des esclaves a salies bassement.

« En vérité, Morangis, ajouta Raymond, étonné de cette conclusion où le conduisait son raisonnement : la vie d’un homme intelligent ne peut trouver sa plénitude dans cette unique volonté d’accaparer les sensations voluptueuses d’une amante et de s’enfermer toute une vie dans l’infini minuscule et étroit d’un ventre de femme.