« Mais, s’empressa d’ajouter Raymond, ce raisonnement est faux comme tous les raisonnements d’ailleurs : en réalité, il n’y a de véritable joie en amour qu’associée à un état de sentiment. Mais les mots nous mènent souvent vers une logique purement verbale…
« Comme des cailloux jetés dans un étang, les mots jetés en nous font des remous et des cercles infinis. Il n’y a plus de mots vierges qui ne connaissent que l’étreinte d’une seule idée, d’une seule image, fidèles amantes. Les mots sont des catins qui ont couché avec toutes les idées et toutes les métaphores. « Cléopâtre », ce mot m’évoque cette reine-éphèbe d’Égypte, son histoire, son serpent sous les figues, Antoine qui eût pu conquérir le monde et lui préféra l’amour et la mort, les galères qui fuient dans le soir de la bataille perdue, emportant l’étreinte des amants ; il m’évoque l’Égypte et Rome, Shakespeare et le souvenir d’êtres chers associés à ma vie ; il m’emmène en des alcôves, il reconstitue des gestes, des spasmes, des larmes, des adieux, des regrets et, par association d’images, toute une vie de sentiment, de réflexions et de pensées…
« Mots, colliers accrochés à tant de cous, ceintures parfumées de tant de secrets !
« L’art d’un Mallarmé redonne aux mots une virginité, comme l’amour redonne aux êtres leur pureté…
« Est-ce vrai ? je ne sais : cela est vrai au moins à la minute où je le pense. Ce que nous pensons, disons ou écrivons nous étonne parfois autant que si nous lisions ou écoutions la pensée d’un autre. C’est qu’en somme celui qui écrit avec notre main, qui parle avec notre bouche, est un être mystérieux que nous ne connaissons qu’à la minute même où il s’exprime par la parole ou par l’écriture.
« Cet être mystérieux, ce double aussi invisible et insaisissable que le corps astral des occultistes, c’est notre subconscient, qui a, sans nous en avertir, recueilli des images, des sensations, des émotions, des pensées, des idées. Oui, nous sommes parfois étonnés de cette richesse qui est en nous et qui ne se revèle que lorsque notre conscience est endormie. Ah ! il y aurait là une belle théorie à développer sur le rôle des stupéfiants, ces révélateurs des images et des pensées.
« Pourtant, continua Raymond, je ne sais pas au juste quelle dose d’opium et de cocaïne il faudrait absorber pour atteindre l’intuition bergsonienne. Exactement, Morangis, la dose nécessaire pour tuer l’intelligence, ennemie de Dieu et de M. Bergson. Il ne faut pas médire de l’opium qui ne suspend en nous la vie organique que pour exalter les cerveaux, éteindre notre sens moral et religieux et faire de l’existence intellectualisée un phénomène purement esthétique. Le point de vue spectaculaire de Jules de Gaultier.
« Peut-être qu’au lieu d’être un danger, comme on le proclame, l’usage généralisé de l’opium sauverait le monde. En vérité, il ferait de tous ces vains agités qui ne rêvent que meurtre et mercantilisme, des artistes ivres de leur rêve et leur donnerait cette immobilité en une divine euphonie qu’ils ne trouveront jamais dans l’abrutissement de la vitesse… J’évoque ici les Chinois de la belle époque, riches d’un subsconcient dont ils prenaient une inoffensive conscience par l’art.
« A cette vie subconsciente participent les cellules de notre être : c’est pour cela qu’elle est notre vie profonde et que, pour se connaître il faut la faire monter à la conscience. Car une vie, une pensée, purement subconscientes, resteraient inexistantes. En réalité, ce subconscient n’existe qu’à la minute où nous en prenons conscience. Comprends-tu, Morangis ? Cette petite remarque que tu écoutes d’un air distrait, c’est pourtant une réfutation indiscutable de toute la philosophie bergsonienne.
« Et toi, Morangis, lorsque par ta musique tu libères les émotions englouties dans ta sensibilité, tu prends d’elles une sorte de conscience musicale, car la musique est une parole aussi, et, oui, une sorte de conscience primitive…