— Ma musique, répondit Morangis, me redonne la présence réelle de Marthe jusqu’à toucher ses mains et ses lèvres et jusqu’à la sensation du contact et du parfum de sa chair secrète. Si par je ne sais quel miracle ces rythmes musicaux qui ont la courbe de ses hanches et de ses seins, pouvaient se fixer, se matérialiser, je la recréerais vivante.

— Et je l’aimerais, pensa Raymond avec un sourire ironique et mystique.

Il ne pouvait oublier les confidences de Rite et en même temps qu’il s’abandonnait à une rêveuse et vaine désolation, il admirait cette constance où s’emprisonnait son ami, et cette illusion plus vraie pour lui que la vérité. Et Raymond, pour lui-même prononça cet aphorisme :

— En amour, c’est vraiment nous qui créons notre propre bonheur : se croire aimé d’une femme est beaucoup plus important que d’être réellement aimé d’elle si nous doutons de son amour.

« Nous ne sommes peut-être jamais aussi heureux que lorsque notre amie nous trompe, parce qu’alors, par une affectueuse compensation, elle tient à nous donner l’illusion d’une tendresse parfaite. »

VI

Raymond et Morangis étaient sortis dans cette lumière de cinq heures qui, au mois de juin, bleuit déjà l’atmosphère qui va se faner ; ils erraient sur les quais le long des boîtes des bouquinistes, ces petits cercueils où dorment les pensées mortes. Instinctivement leurs pas les menaient vers le pont des Arts d’où ils communieraient à cet apaisement, à cette sérénité du soir qui couvre de silence les inquiétudes du jour. Ils marchaient silencieusement sur l’ombre élargie des feuilles que le vent agitait et qui faisait un tapis mouvant et abstrait à leurs pas fraternels. Des femmes passaient, à demi nues, les seins bien dessinés sous la mousseline des corsages et le rythme de leur marche semblait poursuivre et étreindre un mystérieux et invisible amant. Une belle femme en mouvement, c’est comme une multiplication des gestes de l’amour. Chacun de ses mouvements est une offrande interrompue.

Et dans une sorte d’hallucination intellectualisée, Raymond imaginait ce troupeau de jeunes femmes piétinant sa chair dans ce soir déjà bleu et écrasant de leurs callipygies mystérieuses les songes inquiets de ses désirs.

— Vois, Morangis, dit-il, toutes ces jeunes femmes qui s’écoulent comme un fleuve vers on ne sait où. Avec quelle admirable incuriosité elles passent devant ces monticules de livres ; elles savent bien, elles, que l’explication de la vie n’est pas dans ces livres. Elles ne la cherchent d’ailleurs pas, se contentant de vivre leurs petites vibrations d’insectes amoureux.

« Il y a des heures où je voudrais n’être que cela : un animal sans autre inquiétude que les satisfactions de ma vie physique, répercutées dans mon intelligence. Et je ne puis encore songer sans tristesse à mon enfance et à ma jeunesse arrêtées dans leur élan instinctif par l’inutile absorption de deux mille ans de littérature. Pourtant, en vérité, de toute ma jeune puissance de réaction, je fus, au collège, le plus mauvais des élèves, déjà guidé par ce principe de n’apprendre que ce qu’il m’amusait d’apprendre. Pour qu’il puisse assimiler les notions qu’on veut lui faire absorber de force il faut que le cerveau salive une curiosité secrète… Oui, j’étais un mauvais élève, Morangis, parce que j’aimais déjà la vie : au lieu d’enregistrer seulement des aphorismes comme on me le demandait, j’analysais et voulais déjà vérifier la composition chimique des pilules morales, philosophiques et religieuses qu’on offrait à mon jeune cerveau. Mes maîtres me considéraient déjà comme un mauvais esprit, mais j’ai compris depuis ce que valait cette réprobation et que les êtres ne se découvrent vraiment eux-mêmes que dans la mesure où ils réagissent contre leur famille et leurs maîtres. C’est pour cela qu’il est décourageant de fabriquer soi-même des enfants qui, pour nous continuer, devront nier et renier nos idées, nos sentiments, et notre œuvre, si nous sommes des artistes ou des spécialistes de la pensée.