« Mais toi, Morangis, quelle fut ton attitude dans cette période de gavage intellectuel de l’enfance ?
— Non, répondit Morangis, je ne fus pas un mauvais élève, peut-être seulement parce que je possédais une mémoire extravagante. J’enregistrais phonographiquement tous les mots et les vagues idées qui s’y accrochaient. C’est tout ce bagage inutile qui me gêne et m’alourdit encore aujourd’hui. Si je mettais en mouvement cet engrenage comme le disque d’un phonographe, il te déroulerait le songe d’Athalie, la colère de D. Diègue, les Oraisons funèbres de Bossuet, Télémaque, des hugolâtries, des niaiseries lamartiniennes, tout Musset, des soleils en toc de Leconte de Lisle, etc., jusqu’à des dates historiques ne correspondant à rien et à des théorèmes de géométrie aussi vains que les mots croisés. Les disques se sont peut-être un peu usés à ne pas servir : il y aurait des trous, des crissements…
« Mais je puis t’avouer, Raymond, qu’avec cette culture vraiment remarquable, je suis bien l’être le plus ignorant que l’on puisse rêver. D’ailleurs cela n’a aucune importance, car les idées ne me serviraient à rien dans une vie seulement sensible aux émotions musicales, sensuelles et sentimentales.
— La plupart des êtres sont dans la même situation que toi, répondit Raymond ; ils portent en eux le lourd et encombrant parasite d’une éducation littéraire qui ne sert qu’à étouffer leur jugement et à leur donner le dégoût de toute connaissance directe. L’instruction généralisée que rêvent nos politiciens actuels serait un fléau : il n’y a peut-être pas un être sur mille qui mérite cette culture intensive que l’on veut imposer à tous les citoyens français… Moi qui fais mon métier de savoir et de comprendre, toutes les notions un peu nettes que j’ai acquises, je ne les ai atteintes qu’après avoir soigneusement rejeté les vérités qu’on m’enseigna. Le guide le plus sûr dans la vie intellectuelle, c’est l’esprit de dissociation et de contradiction. Non pas qu’il suffise de retourner les mensonges sur le dos pour en fabriquer des vérités, mais cela permet de comprendre que, de quelque côté qu’on les contemple et les possède, les idées ont leur beauté, comme les femmes.
— Comme les femmes, répéta Morangis, qui n’avait peut-être retenu que ces derniers mots des confidences philosophiques de Raymond. Mais on ne parle pas pour être entendu, et seulement peut-être pour se préciser à soi-même certaines pensées et leur donner la vie évocatrice du verbe.
Raymond songeait :
— Je ne suis pas un vieillard ; pourtant, déjà entre ma génération qui s’épanouit avant de s’effondrer et la génération qui monte vers la crête de la vie, il y a vraiment un abîme de siècles. Nous, nous vivons la vie à petites gorgées savantes pour en savourer l’ivresse ; eux veulent vivre intensément, avec une rapide et brutale intensité. Je les contemple et m’émerveille de cette puissance de leurs sensations, de l’éblouissement de leurs joies, mais au bout de mes réflexions, je m’aperçois qu’ils ne sentent rien qu’un vertige inconscient de vitesse : leur joie, c’est moi, immobile, qui la ressens, en spectateur amusé ou passionné.
« Ils ne sont qu’une cavalcade inconsciente que mon intelligence stylise et crée : éternise. La beauté, la volupté ne sont rien qu’une vibration fugitive si une conscience ne les réfléchit pas, n’en laisse pas sur une pierre ou sur une toile, en un rythme de poésie ou de musique, une empreinte profonde. Il faut que nous laissions dans les stries de la terre où notre âge sera enseveli la trace de notre vie, en hiéroglyphes que les hommes futurs déchiffreront. Je les vois se pencher vers nos empreintes fossiles, s’émouvoir de nos sentiments reconstitués, de nos Pompeï resurgis des entrailles de la terre.
« Oui, Morangis, nous étions, nous, des spectateurs d’une vie à laquelle nous mettions tout notre orgueil d’aristocrates à ne pas participer. C’est nous qui faisions manœuvrer les esclaves de l’action et du cirque et jugions la beauté des gestes. Nos neveux sont entrés dans l’Arène, et nos nièces aussi : elles ont retroussé leurs manches et leurs cottes, elles travaillent elles-mêmes, s’enivrant de l’esclavage qu’elles ont pris pour une royauté ; elles dédaignent l’amour qui est un divin narcissisme et ne connaissent plus que les vulgaires sensualités sans répercussion intellectuelle. Ce sont des esclaves.
« Je comprends maintenant la beauté de notre éducation, restrictive des joies faciles de la vie. Le but de cette éducation était de retarder la vie, d’en prolonger l’attente et de créer ainsi intellectuellement une sorte de bovarysme du bonheur que l’existence réelle n’arrivait pas toujours à décristalliser. Le chef-d’œuvre de cette méthode d’éducation fut la jeune fille, dont l’espèce artificielle n’est plus représentée que par quelques rares individus réfugiés comme les castors dans quelques coins lointains de province. La jeune fille, être de luxe et d’art, protégée contre les heurts et les souillures de la vie par une enveloppe d’ouate imbibée de morale, coque parfaite de la nymphe… Mais quel envol voluptueux, lorsque l’abeille emmaillotée se dégage de ses entraves et découvre les champs de parfums de l’amour.