« L’amour, ce n’est rien, n’est-ce pas ? que notre fonction animale et fatale de reproducteur des instincts accumulés de l’espèce. La femme que nous idéalisons, ce n’est rien que notre pauvre femelle dont le ventre portera le douloureux poids de notre brutale sensualité et se déchirera pour s’en libérer ; ce n’est qu’un pistil énamouré que nous, adorantes étamines, nous enveloppons de nos hommages qui ne sont que des pièges. Pièges à douleurs, pièges à mensonges, pièges à regrets.
« La vie, la femme, l’amour, Morangis, ce n’est rien que de petites réactions chimiques perdues dans l’immensité des mondes. Ce n’est rien, si nous ne les divinisons pas par notre sentiment intellectualisé ; par une création lyrique perpétuelle.
« L’homme est tout de même un animal merveilleux : il ne vit que quelques instants, mais il a inventé l’éternité, où le moindre de ses baisers se répercute d’échos en échos, de cascades en cascades, dans l’infini illusoire du temps et de l’espace. Et pourtant, c’est vrai, puisqu’il le conçoit.
Ils s’étaient immobilisés au milieu du Pont des Arts et, appuyés au balcon de fer, ils contemplaient sans prendre une conscience précise de ce paysage familier, la proue de la Cité fendant les eaux de la Seine. Morangis interrogeait maintenant Raymond sur sa vie et s’inquiétait encore de Marguerite, à laquelle Raymond ne pensait déjà plus que comme à un personnage de roman. Mais par délicatesse envers Morangis inconsolable de la mort de Marthe, Raymond ne voulut pas lui avouer son nouvel amour pour Rite. Morangis n’eût peut-être pas compris que l’on pût si facilement renouveler son absolu. Il se contenta de l’évoquer, comme une maîtresse momentanée. D’ailleurs on n’est jamais assuré, même des éternités que l’on veut imposer et s’imposer.
— Intelligente, ajouta-t-il, et cultivée : la culture intellectuelle chez une femme est plutôt favorable aux curiosités sensuelles. On n’imagine pas ce qu’une lecture de littérature érotique peut éveiller de sensualité chez une femme ; mais les idées les plus pures se transforment aussi en elle en excitations sexuelles…
« Si bien, Morangis, que deux amants qui s’aiment et se possèdent ne sont en somme que le heurt de deux sensualités chargées d’images et d’excitations recueillies dans la vie et dans la littérature. Il n’y a pas de fidélité cérébrale.
Et Raymond pensait, en effet, que s’il possédait Rite, ce soir, il posséderait en elle l’image de cette jeune fille aux yeux verts, dont il avait un instant sur les quais frôlé la croupe vivante, d’une main rêveuse et troublée.
— Que ce désir refoulé enrichisse mon désir de Rite, souhaita-t-il : le désir d’une autre virginité qu’elle ne m’a pas encore donnée.
Il y rêvait. Et conscient d’une paresse dont son orgueil était un peu humilié, il se surprit à confier à Morangis qu’il travaillait à un roman, depuis longtemps annoncé. Et, en disant cela, il le croyait presque lui-même et s’imaginait qu’il était en train de réaliser tout ce qu’il rêvait d’écrire et qu’il n’écrirait sans doute jamais. Autosuggestion pour maintenir la température de son orgueil humain. Il enviait presque la sérénité médiocre de ces hommes de lettres parasites qui, n’ayant ni vie ni passions personnelles, s’attachent, se collent comme des sangsues à l’œuvre de quelque grand écrivain et vivent de son sang, de sa pensée et de sa gloire. Rien ne les distrait de leur tâche de nécrophore, ni une inquiétude, ni un doute sur l’intérêt de leur besogne : ils continuent sans hésitation à percer leurs petites galeries dans l’œuvre célèbre, qu’ils considèrent comme leur propriété exclusive ; et ils vivent là bien à l’abri de la vie, dans cette œuvre qu’ils déforment selon la médiocrité de leur admiration :