— Ce sont, dit-il, des déformateurs de valeurs.
— Ces vulgarisateurs des grandes œuvres, même en les déformant à notre usage, sont tout de même plus utiles que les fabricants de romans-feuilletons, observa Morangis…
— Non, répliqua Raymond, le roman-feuilleton n’est pas si méprisable que cela : il constitue, en somme, la vraie littérature populaire et est une sorte de perpétuation des romans de chevalerie, de nos chansons de gestes. Ce sont des œuvres idéalistes qui cherchent à s’élever au-dessus de la vie quotidienne : aventures, sentiments, personnages, tout y est irréel, jusqu’aux crimes, jusqu’aux amours, jusqu’aux trahisons et aux vengeances. Le peuple n’aime que ce qui l’arrache à la réalité de sa vie, et ce qu’il demande à la littérature, c’est du songe et du mensonge. Et il y a peut-être plus d’art dans cette transposition, si médiocre soit-elle, de la vie, que dans le réalisme, inventé par des intellectuels saturés de fiction…
« C’est au bout de longues années de romantisme que Flaubert a trouvé la formule romanesque de Madame Bovary ; mais le peuple se moque de cette Madame Bovary, qui est une vraie femme, il se moque des vraies notations de psychologie et de paysages. Ce qu’il désire, c’est du rêve, c’est du faux, c’est de l’imagination, c’est s’évader de l’atmosphère où il est obligé de vivre. Il veut que dans les romans qu’on lui offre, il y ait du merveilleux jusqu’à l’absurde, et plus un roman sera faux et invraisemblable, plus il le trouvera beau. Il faut aussi que ce roman soit non pas mal écrit, mais écrit simplement, c’est-à-dire en clichés et en lieux-communs d’idées où il se retrouve. Il n’aime pas les métaphores neuves, parce qu’il ne les comprend pas, tandis que ces bons clichés, ces vieilles monnaies usées, n’est-ce pas lui qui les a lui-même fabriquées ?
« Ce public a raison : ces clichés sont pour lui aussi vrais, aussi clairs que les images du cinéma. Et le cinéma est peut-être le critérium le plus efficace des œuvres littéraires. Otées les orties de mauvaise et prétentieuse littérature qui envahissent les pièces d’Henri Bataille, par exemple, que reste-t-il de ces chefs-d’œuvre ? Un vulgaire scenario de cinéma, ni meilleur ni pire que la plupart des romans-feuilletons avec ou sans épisodes…
« Je viens justement de voir « Le Scandale » mis à l’écran. C’est d’une pauvreté et même d’une fausseté psychologique étonnantes.
« Tout le succès de Bataille auprès du public (le peuple s’étend jusqu’aux plus hautes classes de la société) est dans cette fausseté par laquelle il échappe au réalisme.
— Si les hommes pouvaient se douter que leur mort est si prochaine, réfléchit Morangis, peut-être ne songeraient-ils pas à fabriquer d’inutiles œuvres de littérature ou d’art. Mais nous ne connaissons la mort que par l’expérience des autres, expérience qui n’a aucune valeur pour nous…
— C’est vrai, dit Raymond ; la mort, c’est… livresque. Même avec cette expérience livresque et l’exemple de la disparition de nos voisins, la mort demeure pour nous tout à fait extérieure : il nous faut faire effort pour comprendre que cela nous arrivera aussi, un jour, de mourir. Nous le comprenons intellectuellement, mais cela ne nous touche pas, n’atteint pas notre sensibilité. Nous sommes un peu comme les arbres qui ont semé leurs graines et se perpétuent par elles identiques à eux-mêmes. Nous avons transposé cérébralement la vie souterraine et profonde de nos cellules, mais même si nous savons échapper aux lois de la reproduction, l’amour, même stérile, demeure toujours le geste de notre prolongement cellulaire, et c’est seulement cela qui compte : la génération et la mort se confondent. L’idée de l’individu n’est qu’une création de notre cerveau.
« Ce qui est important, c’est la race, la grande forêt, la grande colonie des cellules humaines, et, cela, des aventures comme la guerre le font comprendre. Les valeurs que nous donnons aux individus sont bien superficielles. Au point de vue de la collectivité cellulaire, qu’un grand musicien comme Granados soit englouti dans un torpillage, cela n’a peut-être pas l’importance que l’on croit, la sensibilité qu’il représente retrouvera son expression dans d’autres êtres et personne n’est indispensable. La signification des êtres supérieurs, c’est nous collectivement qui la leur donnons, qui les en revêtons comme d’une chasuble dorée pour dire la messe devant laquelle nous nous agenouillerons, reconnaissant le dieu qui est en nous et qui est l’âme de la forêt collective des cellules humaines…