Après avoir quitté Morangis et dîné seul à la terrasse d’un restaurant des quais, devant la lumière pâle du soir, Raymond décida qu’il irait visiter Madeleine, cette Madeleine qu’il avait toujours aimée avec plus de tendresse que de passion et qui demeurait pour lui une sorte de stabilité affectueuse dans sa vie tourmentée. Il ne l’avait pas revue depuis la mort de Marthe et sa rencontre avec cette nouvelle Rite qui l’avait plus définitivement encore séparé sensuellement de Madeleine. Il savait seulement par de longues lettres reçues de Normandie qu’elle avait dû pour sa santé retourner passer quelques semaines dans sa famille, d’où elle avait ramené à Paris un jeune neveu qu’elle semblait avoir adopté. Le ton affectueux de ces lettres avait rassuré Raymond :

— Elle a compris, pensait-il, qu’il ne fallait pas abîmer notre amour par de vains reproches afin qu’il garde toute sa douceur dans notre souvenir. Mais si vraiment après nous être possédés, nous sommes capables de nous aimer affectueusement, c’est peut-être que nous ne nous sommes en réalité jamais aimés. Car l’amour ne condescend jamais à l’amitié, il lui préfère la haine ou l’oubli.

Madeleine accueillit Raymond avec toute la spontanéité de sa vraie tendresse, mais Raymond fut presque déçu de constater la sérénité de son amie à son approche ; il avait, dans son imagination, prévu une étreinte plus angoissée et des larmes qui ne coulèrent pas.

Elle parlait d’elle-même comme si désormais, elle existait en dehors de lui, de son séjour réconfortant sous les arbres, et de cet enfant, encore mystérieux pour Raymond, qu’elle avait découvert là-bas et qui était bien, disait-elle, le plus joli petit être que l’on pût rêver :

— Il est là, ajouta-t-elle, indiquant au fond de la pièce où ils se tenaient une porte fermée que voilait une lourde tenture : il lit dans le silence les livres que je lui choisis dans ma bibliothèque : Villiers, Laforgue, Verlaine, Mallarmé. Je veux que sa jeune intelligence soit émue de tout ce qui m’émut, afin que rien de moi ne lui soit étranger… Je te le montrerai tout à l’heure ; je l’ai arraché à sa famille qui ne savait d’ailleurs que faire de cette sensibilité inquiète et que j’ai tout de suite rassurée.

Et Madeleine évoquait en silence ces heures d’initiation tendre où elle avait senti venir vers elle la confiance de ce grand enfant égaré qui s’était épanoui en elle comme une fleur coupée dans une coupe d’eau fraîche.

— Comprends-tu, Raymond, Dionys (je l’appelle Dionys à cause de sa beauté androgyne) est comme le fils de mon cerveau. Je lui ai donné la vie intellectuelle.

Elle ajouta :

— Toutes les vies, Raymond, car il est aussi mon fils incestueux et je l’aime ; je l’aime comme s’il me donnait ta propre enfance que je n’ai pas caressée. Je te dirai un jour la fraîcheur de cette sensualité pure comme un poème verlainien et d’une sanglotante ardeur. Il me semble qu’il est à la fois ton enfant et le mien, et en même temps, c’est toi encore que je mêle à mon sang, à ma pensée, à mes souvenirs. Je lui parle souvent de toi et il sait que mon corps dont il est le timide jardinier fut le sous-bois de tes songes et de tes exaltations ; il sait aussi que c’est ton amour qui a fructifié mon intelligence de femme.