Raymond écoutait ces aveux avec une surprise un peu attendrie, flatté aussi de cette fidélité à son souvenir que Madeleine associait à son inconstance. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer avec quelle belle vigueur les idées qu’il avait semées dans l’âme de son amie avaient levé, et il se réjouissait de constater le pur immoralisme de cette femme qui avait dépassé le stade des craintives morales.

— Elle aime cet enfant comme son fils, pensa Raymond. C’est, en effet, chez elle, une déviation de l’instinct maternel, et elle trouve dans cette transposition sensuelle plus de plénitude que dans le pur amour maternel qui est souvent, quoique sacré, une déception.

« Même sans se l’avouer, les mères sont presque toujours amoureuses de leur fils qui est, plus totalement que leur mari, la propre extériorisation de l’idée de beauté qu’elles se font de l’homme. Leur fils, c’est une idéalisation virilisée d’elles-mêmes. Elles sont jalouses de ce petit mâle qui leur ressemble, et s’il est beau, elles mettront tout leur soin à le lui cacher, afin qu’il ne cherche pas à prendre une plus précise conscience de sa beauté et de sa virilité dans d’autres femmes.

« Elles désirent que cet enfant demeure éternellement à ce stade de l’enfance et des promesses jamais réalisées complètement. Et les amantes qui les leurs prennent et les accaparent sont pour elles des femmes vicieuses et mauvaises.

« C’est un métier ingrat d’être mère, et de vouloir retenir près de soi un jeune mâle dont le seul instinct vivant est de fuir et de vivre pour lui-même.

Et Madeleine raconta à Raymond les prémisses de cette tendresse, leurs premières approches mystiques et sensuelles dans cette atmosphère religieuse. Elle s’était peu à peu substituée à ce Dieu qu’on lui avait appris à adorer… et, dit-elle, son premier agenouillement sensuel fut vraiment une adoration mystique.

— L’éducation religieuse, observa Raymond, est décidément une méthode excellente : elle préserve les jeunes hommes des sensualités hâtives et en accumulant en eux des désirs toujours irréalisés, des curiosités idéalisées, elle les prépare au sacerdoce de l’amour. Je crois que les grands amoureux ont toujours poussé dans des terres mystiques.

— Oui, répondit Madeleine, et, là-bas, dans ce petit village de Normandie où le mot amour n’est jamais prononcé qu’associé à une abstraction divine, il semble que tous les êtres sont hantés par les images d’une sensualité défendue. Je ne parle pas des paysans qui, eux, vivent la vie normale de leurs bêtes, mais sans mystère et sans répercussion cérébrale.

« Je songe surtout aux malheureux prêtres jeunes que j’ai fréquentés là-bas, et dont la vie secrète était un brasier mal éteint. L’amour défendu est leur unique pensée qu’ils essaient en vain de transposer en amour divin. L’un d’eux s’était épris pour moi, peut-être pas d’un amour, mais d’un désir à la fois timide et irrésistible, qui me touchait et m’inquiétait.

« Jamais il n’osa me dire son tourment, mais sa main tremblait lorsqu’il touchait la mienne, et ses yeux illuminés violaient la chair de ma gorge et de mes bras nus…