« Peut-être l’aurais-je accueilli, si je n’avais pas été toute prise par ma tendresse pour Dionys. Je l’aurais accueilli par pitié et peut-être aussi par un goût assez puéril du sacrilège, vestige d’une vieille hérédité catholique, souvenirs de ferventes communions de jadis, et aussi parce que l’intensité de son désir m’eût tentée.
« Mais je veux, Raymond, te dire l’épilogue ridicule et sinistre de cette aventure sentimentale. Ce prêtre m’a envoûtée et de la façon la plus réelle. Ne pouvant me posséder moi-même, il s’est résigné à ne posséder que mon image. Tu sais qu’il existe à l’usage des ermites, volontaires ou involontaires, des sortes de mannequins en caoutchouc, de la forme et de la grandeur d’une femme, munis de toutes les portes de l’amour, et que ces cénobites violent dans le secret de leurs nuits tourmentées… Amantes secrètes que l’on enferme dans un tiroir après l’extase.
« Mais voici ce qui fut dans cette simulation de l’amour un véritable envoûtement : l’amante de caoutchouc était faite à ma ressemblance ; on avait reproduit mes cheveux, mes yeux, ma bouche, mes seins, et improvisé le reste par intuition sans doute ou par analogie.
« Chaque soir — je l’appris par une indiscrétion vraiment indiscrète — et durant de longs mois, je fus ainsi violée en effigie par ce faune un peu divin et diabolique. Et j’ai presque honte, Raymond, de raconter cette aventure, même à toi, qui en comprend pourtant toute la tristesse…
— Je connaissais, en effet, ces turpitudes mystiques, dit Raymond, mais seulement par le catalogue d’un de ces singuliers spécialistes. Mais vois-tu, Madeleine, rien ne peut nous mettre l’abri des désirs indésirables…
Puis, tout à coup, éclatant de rire :
— Oh ! je me souviens même du prix assez élevé de ces simulacres ; mais aussi qu’avec la ressemblance d’une personne aimée, désirée ou perdue, c’était beaucoup plus cher. Enfin, Madeleine, accepte cette étrange transsubstantiation : le désir, d’où qu’il vienne, est toujours un hommage.
La porte drapée s’ouvrit doucement au fond de la pièce, dans la pénombre, et Dionys apparut, subitement intimidé par la présence de Raymond. Mais Madeleine, d’une voix tendrement maternelle, l’appela et le présenta à Raymond.
C’était un jeune homme de seize à dix-sept ans peut-être, blond et mince comme une jeune fille et qui regardait Raymond avec de grands yeux bleus hallucinés. La lumière de la lampe mettait un halo de clarté pâle autour de ses cheveux féminins.
Il s’assit sur un tabouret aux pieds de Madeleine et leva vers elle l’inquiétude muette de ses yeux.