Raymond l’interrogea sur ses lectures et à ses réponses d’une fervente spontanéité, il comprit qu’il y avait dans cet être un peu efféminé une sorte de lyrisme grave, dont Madeleine buvait directement les rythmes mais qui un jour peut-être se préciserait en fusées verbales.

— Il y a dans la jeunesse des hommes, dit Raymond, un mystère que je contemple toujours avec un certain respect : je songe à l’homme qu’il sera lorsque je ne serai plus. Et je ne puis m’empêcher de penser : il sera peut-être le génie que nous attendons.

« Il y a en nous (quoique cette division soit bien puérile et au fond inexacte) — une double personnalité : la personnalité innée, produit de l’hérédité, et que nous trouvons dans notre organisme même à notre naissance, comme un bourgeon contient toute l’envergure de la fleur future —  ; et la personnalité acquise, résultat de l’éducation et des hasards de l’expérience personnelle.

« Peut-être que ceux que l’éducation transforme sont ceux qui n’ont pas une très puissante personnalité innée et que ceux qui se développent fatalement selon leur personnalité innée ne sont que la résultante inconsciente de leur hérédité. Un homme de génie serait déterminé par les apports de ses ancêtres : il ne serait que le produit des mélanges de sang et de race qui se fixent en lui pour un éclair fugitif… Il n’est pas libre.

« Ou bien l’homme de génie serait au contraire le moins marqué par la fatalité des ancêtres, le plus ouvert aux influences directes : celui, en somme, dont la race n’est pas fixée, et qui cherche son équilibre dans la vie même, équilibre intellectuel qui ne s’inscrit pas dans les muscles.

« Oui, c’est cela, continua Raymond, l’homme de génie est une sorte de mutation brusque dans l’évolution humaine, une sorte d’hybride dont l’espèce ne se fixe pas, ne se reproduit pas physiquement. Mais pourtant, l’homme de génie féconde sa race intellectuellement, et tout de même par répercussion, sexuellement.

« Il y a une véritable identification entre le cerveau et le sexe.

« Le cerveau d’une femme est encore une vulve avide de l’homme. Et de même que sexuellement la femme happe l’homme pour boire sa sève, intellectuellement la femme se nourrit du cerveau de l’homme et des éjaculations de sa pensée…

« La personnalité d’une femme ne peut être dissociée de sa ferveur amoureuse, de cette tension béante qui l’ouvre aux pollens de l’homme. Mais qu’elle reçoive la semence de l’homme en un spasme physique ou qu’elle accueille sa pensée intellectuellement, il n’y a là qu’une simple transposition.

« C’est pour cela que la littérature féminine n’est, en général, qu’une vibration sensuelle ou qu’une exaltation sentimentale. Il n’y a pas de littérature féminine d’idées, ou bien ce n’est que de la spéculation sentimentalisée. Une femme pense avec son désir et son sexe et la philosophie qu’elle adopte est toujours celle de son amant du moment.