« O Rite, c’est toi qui es vraie, c’est toi qui es sincère et verses de vraies larmes, lorsque tu me cries ton désir d’une vie perpétuellement mêlée à la mienne, désir que je ne cultive moi-même que comme un rêve impossible et pourtant nécessaire à la cristallisation d’un absolu intellectuel.

« Mais si tu n’étais qu’un des visages fugitifs de cet absolu ? L’amour est une ascension subite d’où l’on redescend dès les premiers pas. Dès cette minute où les lèvres se sont jointes, le doute et l’inquiétude entrent dans l’âme, et la première fleur cueillie est déjà un peu fanée.

« Un amour, c’est une double certitude qu’on s’impose et que la vie contrarie toujours. C’est une entreprise de s’aimer : il y entre de la volonté, et une faiblesse aussi qui est encore la plus sûre servante des amants.


Ce glissement fragile des lettres sous la porte : parmi ces papiers pâles et inutiles, l’écriture de Rite luit comme une feuille d’or dans un sentier. Son écriture qui s’est affinée, contractée comme pour mieux refléter le style de Raymond, est déjà une caresse.

Raymond ne se précipite pas sur cette lettre pour l’ouvrir et la dévorer : il se prépare à cette lecture par quelques minutes de recueillement et suppute les délices de ces pages.

Ces mots qu’elle lui envoie ont dormi dans ses rêves de la nuit et dans son parfum du matin : ils sont une présence qui se serre contre l’âme et contre la chair ; ils sont les gestes mêmes de l’amour et il y a dans cette évocation de l’étreinte une communion réelle plus puissante peut-être sur les sens que l’étreinte elle-même…

Raymond alors s’abandonne à ces mots qui le violent, à ces sentiments qui l’enveloppent de leur musique. La flamme du cerveau gagne toute la chair et il assiste comme un spectateur troublé et ému à cet embrasement de ses images et de ses émotions réveillées : hallucination vraie qu’il prolonge et qu’il cultive, et dont pourtant il ne veut pas épuiser toute la magie. Que ces pages gardent encore un peu de leur phosphore pour l’illumination des heures seules du soir.

Mais ce matin, la lettre est légère et ne contient que ces mots qui semblent trembler de joie :

… « Je serai chez toi à trois heures, aujourd’hui.