« Reposons-nous dans cette clairière de silence, dans cette forêt où les branches qui frôlent mon front sont ta chevelure, où mes lèvres qui ont bu la sève des tiges déchirées, ont le goût de tes bouches. Mais déjà le songe de ta chair que je tiens emprisonné dans ma main comme un oiseau blessé, palpite et continue sa rêveuse ascension : emporte-moi, que je participe aux battements de tes ailes, au battement de ta chair qui claque comme un linge mouillé dans le vent. Demeurons longtemps dans ce parfum qui nous enveloppe et que l’enlianement de tes jambes à mon corps immobilise le double élan de nos êtres… O Rite, donne aussi à mes yeux, qui te cherchent, l’intensité de ton regard à cette seconde où la projection de nos joies se mêle et s’extasie.

… Et Raymond qui contemplait l’harmonieuse défaillance de Rite, admirait ce rayonnement qui l’illuminait et la nimbait comme du halo d’une sainte.

— Jamais, ô Rite, dit-il, ton visage n’est aussi pur qu’après l’amour : tes yeux, lorsque la flamme du désir s’est éteinte, ne sont plus qu’une lumière spiritualisée. Mais une femme n’atteint la plénitude de sa beauté que dans l’angoisse du désir à la minute électrisée où l’éclair de sa douloureuse joie va la déchirer. Nous n’avons vraiment qu’une vague intuition de la beauté des femmes que nous n’avons pas possédées. Et peut-être même qu’une femme laide, si elle aime intensément son amant, peut lui donner parfois l’illusion de la plus rayonnante beauté. Mais l’amour transfigure l’homme lui aussi, et n’est-ce pas le mythe admirable revivifié dans le conte de Mme de Beaumont : La Belle et la Bête.

— J’aime ce que tu me dis, Raymond, réfléchit Rite : je n’aurai jamais été belle que pour toi. Vois : ma chair aussi, comme mes yeux, se spiritualise ; elle écoute tes mots et tes pensées. Mais tes mots sont encore des caresses parce que j’aime la gravité sensuelle de ta voix. Lorsque je suis seule dans cet enfer quotidien qu’est ma vie loin de toi, je l’écoute encore, je la sens sur moi comme la tendresse de tes yeux et de tes mains. Et je m’endors, enroulée dans tes mots que je me récite comme une prière.

Et Rite, allongée dans sa forme spiritualisée, caressant distraitement les fraises de ses seins, évoquait ces longues heures de vie familiale où elle s’isolait si obstinément dans la pensée de Raymond.

— Oui, dit-elle, un peu comme en mes jeunes années de ferveur mystique, je m’isolais dans la pensée de Jésus. J’ai compris depuis que ce Jésus que je créais de tout mon amour, c’était toi, Raymond, celui qui devait venir me sauver…

Elle souriait avec cette expression de tristesse inquiète qui traîne toujours dans le bonheur :

— Je ne crois plus qu’en toi, dit-elle.

Mais, par une héroïque délicatesse, Rite ne s’abandonnait jamais à parler à Raymond de sa vie réelle. Elle se souvenait que Raymond lui avait écrit un jour : « Je ne veux pas, Rite, qu’une confidence de toi donne une précision vivante à cet être dont je veux faire abstraction. Je sais seulement qu’« il » t’est dévoué et qu’il travaille pour toi : c’est un noble but, dont il est lui-même anonymement anobli à mes yeux.

« Ta vie d’ailleurs ne le regarde pas, car une femme n’appartient qu’à elle-même, et il n’y a sacrement religieux ni civil qui puisse lui faire aliéner sa liberté. »