— Toi…, toi, tout de suite…
« Cette musique, Raymond, scande le silence de nos baisers et le rythme de mon offrande, que tes yeux guettent comme une proie. Le désir de tes yeux monte et soulève ma chair hypnotisée… Tu as enjambé mon corps comme le tronc couché d’un hêtre abattu… Tes mains me rivent à toi et notre communion est une onctueuse prière… Bois à ma bouche la respiration de mon être.
Mais d’un baiser où il avait emprisonné les lèvres de Simone, Raymond éteignit le cri qui allait fuser de sa joie.
… Simone, pure comme une petite fille qui vient de se réveiller, s’est étendue sur le divan aux coussins honnêtement rangés et fume une rêveuse cigarette. Délivré, Morangis entra. On le complimenta sincèrement et Simone ajouta qu’elle avait été troublée par la ferveur de cette voluptueuse improvisation.
— Je pensais à Marthe, répondit-il. Et il y avait une telle émotion dans ses yeux et dans sa voix que Raymond se contenta de sourire intérieurement de cette sorte de collaboration posthume de Marthe à ses émois.
— Oui, continua Morangis, elle est ma perpétuelle passion, et je ne puis la chasser de ma vie ni de ma pensée. Ma vie, une solitude enivrée de son orgueilleuse tristesse. Se savoir seul, à l’abri des inutiles sympathies, seul avec cette obsession d’un être qu’on ne retrouvera jamais et qui est en nous la seule émotion vivante : une présence perpétuée.
— On ne combat victorieusement, dit Raymond, que les passions qu’on n’a pas ou qu’on n’a plus. Plutôt que de combattre ses passions, Morangis, il faut les cultiver, comme tu le fais, car c’est notre plus grande richesse, une richesse dont la plupart des hommes sont pauvres. Rien n’existe qu’associé à une ferveur sentimentale, et l’amour est peut-être notre plus réelle méthode de connaissance, lorsque nous savons le dominer intellectuellement. Je reste fidèle à cette vieille idée platonicienne du perfectionnement moral de l’être par l’amour. Il faut rejeter le bas moralisme chrétien qui confond l’amour et la procréation. L’amour est une culture de soi. C’est pour cela qu’il y a une noblesse mystique dans les amours saphiques des Renée Vivien, associées à la poésie, à la philosophie, à l’inquiétude religieuse. Il y en a une aussi dans les amitiés sexuelles masculines, lorsqu’elles sont un désir de perfection sentimentale.
« Mais je ne suivrai pas les Grecs sur ce chemin du divin, qu’il ne nous est pas interdit de trouver chez la femme, ajouta Raymond, en jetant à Simone un regard de tendre complicité.
« L’amour est vraiment notre œuvre d’art intime, et c’est dans cette idée que je mets la morale la plus haute.
« La conception chrétienne de l’amour : cette restriction de l’être et cette domestication des sentiments dans le mariage, est une pure immoralité. Tout sacrifice est une lâcheté, et l’être qui n’est pas notre joie, notre sérénité passionnée est un ennemi que nous devons chasser de notre vie.