« Mais, rectifia Raymond, il y a dans l’union de deux êtres qui se sont associés pour la vie, quelque chose de plus qu’un sentimentalisme sensuel : une sorte de tendresse incestueuse, plus forte que la sensualité et capable de résister à toutes les désillusions de l’étreinte matrimoniale. Si une femme « trompe » son mari, c’est parce qu’elle l’aime. Si elle ne le « trompait » pas, elle se « tromperait » elle-même, et c’est alors qu’elle le « tromperait » réellement lui-même.

« A ce sujet, la psychologie du théâtre et du roman est puérile, et la vie est bien plus compliquée que cela.

« Même morte, et surtout peut-être parce qu’elle est immuablement morte, Marthe est ta femme, Morangis. Et tu ne la trompes que pour revivifier en toi les souvenirs de votre amour…

— Et moi, répliqua Simone, je ne suis donc pour toi, Raymond, qu’une vivante reviviscence de tes premières amours…

— Non, Simone : c’est toi qui es ma femme ; les autres femmes que j’ai aimées ne furent que des préfigurations de ta divinité. Et, lorsque tu m’auras quitté, celles que j’aimerai encore, ne seront plus que de pâles images de ton éternité…

Après un moment de silence qu’il sentit peser comme un baiser sur les épaules nues de Simone, Raymond, amusé de son paradoxe, continua :

— Tu es si essentiellement ma femme, Simone, que je n’ai jamais désiré de toi un enfant. Car, l’enfant, c’est ce qui dissocie les amants. C’est le mystère de l’incarnation par lequel les dieux se diminuent. Que notre amour demeure une fleur perpétuelle, sans autre but que d’être un égoïste parfum…

« N’est-il pas beau et consolant aussi de pouvoir se dire que notre race fleurit en nous sa fleur suprême et que nos gestes d’amour se suffisent à eux-mêmes et ne veulent d’autre signification que leur propre beauté.

Simone s’était levée : devant la glace, sous le bras de la Bacchante de marbre auquel elle avait suspendu son chapeau, son bâton de rouge au bout des doigts, elle avivait le sang de ses lèvres :

— Il faut que je parte, Raymond, dit-elle, en se tournant discrètement vers Morangis, dont elle trouvait désormais inutile la musicale présence. Elle se voulait seule avec Raymond pour le dernier regard qu’on emporte ; Morangis comprit et sortit, silencieux.