En le voyant entrer, elle avait pressenti le motif de sa visite. Plus d'une fois, elle s'était crue aimée, elle aimait elle-même passionnément l'homme qu'elle avait vu, pendant des mois, attentif et dévoué, intelligent de façon supérieure dans les idées discutées avec elle, bon dans tous les sentiments qu'il laissait entrevoir.

Il avait puissamment adouci l'impression amère de Gertrude sur la vie, jugée souvent par elle avec une misanthropie bien naturelle chez un être jeune qui a passé par de terribles et humiliantes souffrances.

Elle l'aimait pour lui-même, elle l'aimait également parce qu'il avait dissipé les ténèbres qui assombrissaient sa vie morale.

Cependant elle se demandait quelquefois s'il lui était attaché au point d'épouser une femme non seulement sans fortune, mais assez pauvre pour vivre du travail de ses mains. Etait-il au-dessus du singulier préjugé français qui met en état d'infériorité sociale la femme du monde obligée de travailler? Elle répondait affirmativement; elle croyait avoir assez justement observé le caractère de Cébronne pour être en droit de se dire à elle même:

«Il est au-dessus de préjugés plus sérieux que celui-là, et s'il demande ma main, je ne le quitterai pas pour toujours sans lui avouer mes sentiments; je veux savourer cette seconde de bonheur.»

Le moment était arrivé; il l'inondait en même temps de joie et de douleur. Elle luttait contre les sentiments presque irrésistibles qui l'entraînaient vers un amour partagé, et le regard de détresse qu'elle jeta à sa mère impressionna péniblement M. Cébronne.

—Parle, Gertrude, réponds toi-même, dit Mme Deplémont d'une voix altérée.

Bernard observait avec surprise l'effort de Gertrude pour se dominer et parvenir à exprimer sa pensée.

—Répondez, je vous en conjure, dit-il. Je vous aime tant! que je saurai me faire aimer, si vous m'honorez assez pour m'épouser.

—Je ne puis ni ne veux me marier, répondit-elle sans hésiter, et je regrette infiniment pour vous que votre cœur se soit égaré de mon côté.