Il essayait ainsi de réaliser ses idées sur « la façon attrayante de vivre la religion ».
« Je n’aime pas les gens qui s’entourent et se hérissent de la force qui est en eux. Ils me font l’effet de cités du moyen âge et semblent bâtis pour la guerre. Leur vertu est bien trempée, leur vertu est édifiante, mais elle est froide, elle n’est pas attirante. Leur parole est aimable, elle peut être élevée ; à mon gré, ce n’est pas une parole d’apôtre, comme je rêve l’apôtre ; ce n’est pas une parole qui tout de suite enveloppe l’âme, l’attire, la séduit.
« J’aime mieux les gens aimables et souriants, d’une amabilité qui n’est pas de protocole, d’un sourire qui n’est pas forcé, qui couvrent leur énergie intime d’un voile de douceur aimante et de bonté insinuante, parce que j’aime mieux nos villages modernes, gais, souriants, pacifiques, attirants, que les cités ceintes d’épaisses murailles, toutes hérissées de créneaux, percées d’étroites portes à pont-levis. J’aime la vertu qui est aimable et douce, j’aime la parole qui est surtout touchante, conciliante… Il me semble que l’amour doit être le principe de notre action sur les âmes, par conséquent l’extérieur dont s’entourent nos actes et nos paroles. »
Son apostolat, il l’exerçait vis-à-vis de ses amis, quand il savait qu’il pouvait être compris.
« Est-ce que tu t’ennuies ? L’ennui, c’est le mal des âmes vides, désemparées, qui ne sont pas éprises de quelque grande œuvre, des âmes jeunes aussi qui ne savent pas encore à qui se donner ni à quoi se dépenser. Ton âme est jeune encore : n’en fais pas une âme vide, terne, sans passion pour le bien, car tu en ferais une âme asservie, une âme vaincue par le corps qu’elle devrait dompter, dominée par des passions qu’elle aurait dû régler, ou au moins une âme inculte qui ne produirait pas le bien pour lequel elle est née. C’est Jules Lemaître qui a dit : « Une bonne action est l’œuvre d’art permise à ceux qui ne sont pas artistes. » Fais beaucoup de ces œuvres d’art. L’occasion t’en vient à chaque instant.
« Te voilà maintenant à un âge où l’on voit devant soi toute sa vie et où l’on réfléchit sa destinée. Ta vie sera ce que tu la feras ; par un tissu de bonnes actions, fais-en une œuvre d’art. Tu sais bien qu’à ton âge ce sont les passions qui font naître le doute. Profite de ce doute pour voir à quel point il n’est pas fondé ; la passion aveuglerait facilement un jeune homme sur les vérités les plus évidentes, de même que, dans une tentation, le mal se farde…
« Tu sais bien que Dieu existe et qu’il est notre maître puisqu’il nous a créés. Il a voulu se faire homme et mourir pour nous après les souffrances les plus atroces. Pour que l’omnipotence infinie consente à jouer ce rôle, il fallait qu’elle nous aimât plus que nous ne méritions, nous, chétives créatures, qui n’usons souvent de notre liberté que pour l’offenser. Conçois-tu après cela quelle audace il nous faut pour résister à un Dieu qui nous a tant aimés, douter de Lui quand on voit partout des marques de sa bonté ?…
« Tu m’accuseras de te faire des sermons… Crois-moi, mon cher ami, ce sont ceux qui te font des sermons qui t’aiment le plus, et avec désintéressement pour ton bien. J’ai été comme toi. La Providence m’a donné des amis et des guides qui ont su me dire les choses sérieusement, qui m’ont fait comprendre la vie, sa raison d’être et son but, qui m’ont rendu à moi-même, qui m’ont fait goûter ce qui est la vraie vie, la plus large, la plus intense, la plus heureuse, la plus indépendante parce qu’elle est à l’abri de tout ce qui peut arriver. Je serais heureux d’être pour toi ce qu’ils ont été pour moi.
« Tu as pu croire parfois que la vie était mauvaise… C’est le signe d’une âme délicate et bonne de sentir les misères et les malheurs. Évidemment la terre est une vallée de larmes. Cette constatation ne doit pas nous mener au pessimisme, mais nous faire prendre la résolution d’alléger la souffrance d’autrui et de rendre le monde meilleur. Il faut que nous ayons faim et soif de faire du bien autour de nous, de semer la passion du vrai et du bien, la passion de la science et de la vertu. Pour nous, cela allégera notre misère en donnant un but à notre vie, un idéal à nos efforts, car nous mourons surtout de ne pas savoir quoi faire. Notre seule raison d’être sur la terre, la seule véritable, la seule qu’on ne peut trouver mesquine et ridicule, c’est de nous pénétrer de plus en plus d’un idéal de vérité, de justice et d’amour, de le préciser, de le fortifier, de le vivre, puis de nous dépenser tout entiers à le réaliser au dehors. C’est cela étendre le règne de Dieu en nous et autour de nous, car le règne de Dieu signifie tous les progrès dans la justice et dans la vertu. Quel plus noble désir, à dix-sept ans, que de vouloir se former soi-même, de devenir un homme ardent, convaincu, fort, capable de semer le bien autour de soi ?
« En dehors de là, si tu sais réfléchir, tu trouveras tout le reste vain, passager, au fond très secondaire. Si, au contraire, tu te pénètres de cet idéal d’action et d’apostolat, il t’emplira tellement le cœur que tu trouveras à la vie un charme merveilleux et une raison d’être absolue.
« Allons, mon cher ami, ouvre ton âme à la vie. Ne la rétrécis pas, ne l’endurcis pas, ne tue pas les élans de ta nature ; apprends seulement à les maintenir, à les discipliner, à les orienter vers un but. Il faut vivre, il faut être fort pour faire du bien. Vois ! notre pauvre France s’en va à la dérive ; c’est à nous de la relever en nous relevant nous-mêmes. Debout et marche ! »
Aucun commentaire à cette belle lettre ne vaudrait la citation des pensées générales de M. Merlet sur l’amitié, sur les aspirations et le développement de ses facultés aimantes.
Il s’exprime avec un charme naïf quand il fait allusion à un froissement.
« Mon cœur se donne avec sincérité et avec simplicité, et cela me fait bien du mal à moi qu’on me repousse. Il faut être bien méchant pour rejeter l’affection d’un homme quand cette affection est pure, qu’elle vient de Dieu. La charité est la plus belle des vertus.
« A mon sens, l’amitié est une véritable communion des âmes ; elle lie deux hommes par l’esprit, le cœur et la volonté, et les fait s’élever ensemble par un effort commun vers un but unique. Être amis pour nous, c’est vivre ensemble par l’esprit et le cœur ; c’est nous confier toutes nos préoccupations, tous nos désirs et tous nos petits désespoirs. C’est la cause de Dieu qui nous unit.
« Il n’est pas de véritable amitié sans la confiance la plus entière… Nous, prêtres et séminaristes, nous n’aurons jamais trop d’amis véritables qui soient d’autres nous-mêmes. Car le grand danger qui nous attend, nous aussi, c’est que nous laissions alanguir notre esprit et notre cœur dans la solitude intérieure. L’amitié nous fera une famille… Notre idéal se précisera par nos vues particulières, nos efforts s’uniront. Il ne faut jamais être seul, même pas pour aller à Dieu. »
Cette dernière réflexion est remarquable sous la plume d’un homme aussi jeune ; c’est par intuition que sa psychologie a la justesse d’une intelligence qui a vu et comparé, car l’expérience de la vie n’a pu lui apprendre les résultats à peu près inévitables des solitudes complètes de l’esprit et du cœur.
« J’ai soif d’amour, continue-t-il, car l’amour c’est la vie de l’âme. Un homme qui n’aime pas est un homme sans âme. Et c’est pourquoi j’ai besoin de Dieu, car Dieu est le pur amour, le seul amour ; et c’est pourquoi l’âme meurt loin de Dieu parce qu’elle n’est plus dans l’amour.
« Si j’arrive à la sainteté, ce sera par l’amour, car la sainteté suppose l’effort et l’énergie, et l’amour est la seule puissance efficace de mon être. C’est l’amour qui nous anime, c’est l’amour qui nous ennoblit. « Toute science qui ne mène pas à l’amour est une science vaine », disait saint Augustin. Comme il était psychologue en disant cela ! Toute mon âme se porte vers cette affirmation.
« Mais je sais que mon amour ne sera véritable, sincère, surtout efficace sur les âmes, que s’il sort d’une vertu solide ; je crois que l’amour sacerdotal, pour être principe d’action sur les autres, doit supposer une grande énergie intérieure, une grande volonté de domination sur soi… L’amour est la fleur de l’âme humaine, à cette fleur, il faut une tige. La tige, c’est la volonté. Chez moi, la fleur voudrait venir avant la tige. Il faut que je fasse croître en mon âme la volonté, source d’énergie, source d’amour loyal et désintéressé.
« Nous convertirons surtout par l’amour. Notre génération est une génération lassée, de décadence, que les arguments d’intelligence ne peuvent pas entraîner, mais qui se rendra à l’amour. Moi, je crois à la bonté des âmes. Nous manquons plus de force que de lumière, c’est l’amour qui nous donnera la force.
« Malgré nos théories socialistes et nos sentiments philanthropiques, nous mourons d’égoïsme. La charité est la vertu de Dieu. Du jour où nous aurons répandu la charité sincère dans les âmes, nous aurons placé Dieu partout. Soyons des prêtres charitables et aimants, et nous serons de bons prêtres. Pour cela, que l’amour passe toujours par Dieu : en Dieu, il acquerra un supplément de force, de pureté et aussi de tendresse.
« Ce fut jusqu’ici pour moi mon plus grand bonheur au séminaire que de sentir chaque jour de plus en plus se développer ma force d’aimer, et de voir m’arriver de toutes parts des preuves d’affection sincère, surnaturelle, chrétienne et sacerdotale. J’ai pu au séminaire comprendre et sentir l’amour, l’amour véritable qui est la vie de Jésus en nous, à la fois immanente et extériorisée, l’amour qui se voile à chacune de nos lâchetés ou de nos fautes et qui s’accroît extraordinairement à chacune de nos petites victoires sur nous-mêmes.
« J’ai trouvé au séminaire l’amitié de mes confrères, amitié sans assez d’ouverture d’âme, de simplicité et d’intimité, parfois, mais amitié bien réelle cependant, bien naturelle et bien franche. On sent réellement qu’il y a entre nous une communauté de pensées, de sentiments, d’affections, une communauté d’idéal, une communauté de bonheur et de paix qui unit intimement toutes nos âmes.
« Mais j’ai trouvé au séminaire un amour plus profond encore que celui de mes amis, plus surnaturel, plus désintéressé : c’est l’amour de mes directeurs… Comme eux aussi ont su comprendre ce que je suis, ce que je désire être, ce que Dieu veut faire de moi !
« Ils ont aimé mon âme pour lui faire du bien… Le bon Dieu sait combien je leur suis reconnaissant pour tant de bienfaits qu’ils m’ont prodigués, pour tant d’amour dont ils ont inondé et inondent mon cœur. Ils ont su m’adresser l’affection douce et enveloppante qui attire, cette affection qui s’épanche et qui appelle un épanchement réciproque.
« Je n’étais rien de bon en arrivant au séminaire. Ils ont ouvert mon esprit et mon cœur à l’influence de Jésus, et je me suis senti naître à une vie consciente et personnelle. C’est en eux que j’ai trouvé le premier amour pour moi, alors que mes amis n’avaient encore qu’une bienveillance négative. »
Ses lettres à sa famille, de sèches et courtes qu’elles étaient autrefois, sont devenues expansives et très affectueuses.