Cependant ils l’aimaient et constataient de grands changements, mais une exubérance qui allait parfois jusqu’à la dissipation, une certaine brusquerie leur avaient caché en partie le travail qui s’accomplissait.

Si, au centre même d’un milieu spécial et bienveillant, l’intime d’un homme demeure inconnu, comment, dans le monde, ne nous arrêterions-nous pas au seuil du vrai lorsque l’extérieur ne cadre pas complètement avec notre conception des choses ? Il est vrai que trop souvent nous ne cherchons pas à motiver sérieusement nos appréciations, et, il faut bien l’avouer, quand notre goût est froissé ou que nos idées ne sont pas acceptées, nous devenons singulièrement « sévères pour les imperfections de la vertu ».

Un ancien condisciple de M. Merlet écrit en 1908 :

« J’ai eu le plaisir de revoir A. Merlet à la distribution des prix de Combrée. Quel changement j’ai trouvé en lui ! Le petit air moqueur et sceptique avait complètement disparu ; une conversation sérieuse, relevée, avait remplacé les bagatelles que l’on trouve ordinairement dans la bouche d’un jeune homme de son âge. Sa piété était vraiment exemplaire. Jamais je n’aurais pensé qu’un tel changement pût s’opérer en lui… »

Il marchait progressivement, et à ce sujet écrivait à un ami :

« Certes, dans ma vie, la perfection n’est pas passée en acte, loin de là, je vous assure…

« Mais les revirements d’âme ne se font pas ainsi à la minute, lorsque les deux états, celui qui précède et celui qui suit, sont tous les deux sincères. A moins que Jésus empoigne l’âme si fortement, que, repentante du mal commis, elle soit tout d’un coup portée à la plus ferme volonté pour le bien, et que commençant dans la sainteté sa nouvelle vie, une vie de repentir, elle ne défaille plus.

« Ces conversions sont de celles qu’on relate en des livres. Ce n’est pas la mienne. Je vais peu à peu mon petit chemin, défaillant souvent, recommençant toujours… »

Néanmoins, c’est rapidement que des étapes successives le conduisaient à une maîtrise de lui-même, à une gravité calme dont la note est sensible dans une lettre qu’il écrit après sa seconde ordination :

« Si vous saviez comme lundi dernier le grand jour fut pour nous tous une belle journée ! Le soleil naturel matériel resplendissait dans le ciel et semblait égayer encore en notre honneur notre charmante propriété. Le grand soleil divin resplendissait au dedans de nos âmes, les inondait de sa lumière, les réchauffait de sa chaleur, les animait de sa vie. Et tout le rayonnement intérieur de nos âmes se répandait sur chacun de nos visages, et nous étions et nous paraissions heureux comme on peut l’être en un jour d’ordination. Ceux-là seuls comprennent cette joie qui ont pu la goûter…

« Vous êtes, vous avez été de ceux-là. Je ne veux point m’essayer à vous décrire la douceur des impressions ressenties. Vous avez goûté le bonheur des ordinations bien mieux que je n’ai pu le faire, car vous méritiez mieux que moi. J’ai entendu dire et j’ai pu constater, d’après mon expérience, que ces impressions, loin de se tacher de mélancolie, ne faisaient que s’adoucir avec le temps. Le récit de mes impressions ne pourrait que ternir la poésie de vos souvenirs et je vous paraîtrais trop ce que je suis, c’est-à-dire un novice en fait d’amour de Dieu.

« Je voudrais seulement vous exprimer toute la joie que j’éprouve à me rapprocher ainsi de vous, en me rapprochant de Jésus… Ce n’est pas un sentiment d’orgueil qui fonde ma joie d’être plus près de vous, mais comme un espoir et une assurance d’être mieux à même de vous comprendre, de vous être reconnaissant. Et cela m’est un grand plaisir, bien intime et bien pur.

« Je voudrais aussi vous demander de bien prier pour votre jeune ami. »

Trois mois de vacances sont données chaque année aux séminaristes, moins pour se reposer peut-être que pour éprouver leurs résolutions par un contact direct avec la vie extérieure.

« Je m’efforce, écrit A. Merlet à un directeur du séminaire, d’être très aimable, très complaisant, très avenant ; c’est un ensemble de qualités qui m’a manqué trop souvent et dont j’ai besoin d’ailleurs ; ce m’est un plaisir d’étendre cet effort d’amabilité à toutes nos relations. C’est pour moi, je crois, le meilleur moyen de faire de l’apostolat individuel, comme vous me l’avez conseillé. »