« J’ai ressenti aujourd’hui une très vive joie, une de ces joies sensibles pendant un certain temps parce que le contentement trop intense de l’âme se traduit au dehors par de vifs épanchements… Je riais tout seul comme un enfant à qui on réalise un de ses rêves les plus chers : j’avais sur ma table mon billet d’invitation à la tonsure. La joie vive du premier instant s’est transformée en un sentiment continu et comme palpable de bonheur qui se répandait sur tout mon être. »
La réalisation de ce rêve si cher fut reculée au mois de mars 1907, et, un an après, rappelant ses souvenirs, il écrivait :
« Il y a un an et un jour, je recevais la tonsure. Je viens de relire les impressions de ce temps-là, je les ai en partie revécues.
« Le charme des jours heureux que je vécus alors ne s’est point échappé de ma mémoire. Il s’est continué pendant toute cette année.
« Je désirais Jésus, je voulais l’aimer, je l’entrevoyais sous la forme d’un idéal brillant et vaste qui s’offrait à mes aspirations. Mais j’avais encore peu senti la réalité de sa vie dans mon âme.
« Pendant les jours de la retraite préparatoire, l’idéal s’est abaissé, je l’ai senti m’animer, me transporter. J’ai goûté la réalité de Jésus, et maintenant que j’y regarde après coup et de loin, cela me paraît une récompense de la naïveté de mes désirs et de mes affections.
« Cette sensation nouvelle créa en moi un bonheur que je n’avais jamais éprouvé et dont sans doute je ne retrouverai jamais l’intensité. A la vérité, cet état n’a pas persisté, la netteté de la sensation s’est effacée. Mais je crois qu’il en est resté quelque chose… Ce fut certainement une époque dans ma vie intérieure. Depuis je fus, me semble-t-il, davantage orienté vers l’action, moins vers le désir.
« Le cours de mon existence est assez bien représenté par le cours d’un fleuve immense ; pendant que le fleuve lent et paresseux s’amuse à ses méandres, la force physique, continuellement agissante, le pousse toujours vers la mer.
« De même je dirige souvent ma vie de façon inconstante. Je suis presque comme les eaux du fleuve qui suivent la pente du terrain, une force inerte que détermine et tiraille en tous sens la diversité des circonstances et des milieux. Et toujours, cependant, sans que je paraisse y mettre beaucoup du mien, l’état intime de mon âme monte, sollicité par une force extérieure vers un but que j’ignore. »
A cette force extérieure qui le sollicite, il répond par une lutte avec des défauts qu’il connaissait bien, par une application constante aux exercices qui développent la vie de l’âme, par des pensées et des sentiments qui s’élèvent de jour en jour.
« … Sans la pratique suivie, appliquée et réfléchie de l’oraison mentale, on ne peut prétendre à aucune vie sérieuse. Non seulement l’oraison oriente notre vie et nous indique la direction à prendre, mais sans elle point de piété attentive et cordiale, point de convictions mûries et senties, point d’observance des meilleures résolutions, point de vie enfin !
« Elle nous donne Dieu en nous le montrant, car elle le donne à notre intelligence pour qu’elle s’en instruise, s’en nourrisse, se convainque de sa bonté, de sa grandeur, de sa vie. Bien faite, pieusement, avec attention, avec cœur, elle met en nous du sérieux pour tout un grand jour, et ainsi, toutes se suivant, elles soutiennent ensemble notre vie et la pétrissent de l’idée et de la sensation de Dieu.
« Un homme qui a la foi, dit-il ailleurs, doit, me semble-t-il, vivre dans le recueillement continu, à un degré plus ou moins intense. C’est un homme d’oraison. Il est fervent dans son oraison, car il se considère réellement en présence de Dieu, lui, l’homme faible, petit, misérable, en face de Dieu le Tout-Puissant. Les actes de foi sortent de l’intime de son être, et il les fait avec une conviction fortement sentie, avec une vive conscience de leur portée. Parce qu’il a la foi, cet homme s’occupe de tous ses devoirs, qu’il considère comme commandés directement par Dieu…
« L’homme qui a la foi sanctifie tous ses instants, car il a dans le cœur le sentiment constant de la présence divine en lui et autour de lui, toujours et partout. L’homme qui a la foi est un homme réfléchi, recueilli, zélé, affable ; l’homme qui a la foi est un saint.
« Si ce sont là les conséquences nécessaires de la présence de la foi dans nos âmes, je dois conclure que je n’ai pas la foi…
« La conviction spéculative peut bien être sincère en son espèce ; mais tant qu’elle n’a pas d’efficacité extérieure, ce n’est pas la vraie conviction. Celle-ci porte aux actes, parce que les vérités religieuses sont de tout l’être et intéressent tout individu. Elle nous fait sentir que notre conviction ne doit pas être réduite à des actes d’intelligence, mais qu’elle doit pénétrer notre vie tout entière.
« La conviction d’intelligence peut nous mener à un certain amour de Dieu : elle est la marque d’une foi réelle. Et même, comme les actes d’intelligence percent toujours un peu dans la vie extérieure, elle peut nous mener à une vertu relative. Mais nous ne pourrons nous arrêter là, nous qui voulons être prêtres et qui devons être des saints…
« Il faut absolument que j’aie la foi, non pas seulement la vertu surnaturelle qui consiste à ouvrir son cœur et son esprit aux vérités qui viennent de Dieu… Il faut que j’acquière la vie de cette vertu, sa conscience en moi quotidienne et aussi continue que possible.
« Être sincère pour nous qui prêchons une religion, ce n’est pas seulement admettre dans son cœur les vérités que l’on annonce aux autres, mais c’est surtout vivre ces vérités dans la vie pratique… Si nous ne vivons pas notre christianisme, nous le prêcherons mal, et surtout nous le prêcherons sans force et sans efficacité, car nos auditeurs ne pourront vérifier sur nous le bien-fondé de nos dires… »
Plus loin, il écrit :
« Toute la noblesse, la transcendance du Christianisme est dans la théorie de la souffrance. Dieu vient sur la terre pour nous montrer que c’est là le chemin de la vie. Par cette théorie, par cet exemple, il satisfait notre intelligence qui cherchait un but à la vie et un sens à la douleur ; il oriente notre volonté qui, attirée par des aspirations de nature, ne trouvait jamais, à les suivre, la satisfaction de ses besoins propres. »
Il a peur, ajoute-t-il, « d’employer le moyen et de mettre la doctrine en pratique » ; cependant ses efforts pour monter sont incessants et c’est avec une expérience personnelle que, en peu de mots, il énonce les principes du renoncement.
« Pour aimer Jésus et vivre de Jésus, il faut que nous aimions la souffrance et vivions de la souffrance. Acceptons-la d’où qu’elle vienne : souffrance de l’esprit et du cœur, torture des sens, mortification de l’esprit propre, effort continu et laborieux pour se réformer soi-même. »
La vie intérieure substantielle, profonde est, chez lui, intense, et plus tard, quand ses confrères en virent l’expression dans ses notes intimes, ils furent étonnés.