« Hélas ! notre chère maison est tombée en des mains sacrilèges ! On respirait entre ces murs comme un air spécial qui apportait dans l’âme la gravité, le recueillement, le silence. Je sentis cela le jour de ma première rentrée, alors que je ne connaissais pas encore et que je redoutais presque la douceur grave et tranquille de ces lieux.

« Dans cette maison, j’ai goûté de grands bonheurs, peut-être les premiers bonheurs conscients de mon âme, mes premières joies profondes. Là, je me suis senti me développer, me transformer. J’ai pris conscience de moi, de mon intelligence, de mon cœur. Là, j’ai senti les premiers besoins de l’amour du Christ, les premiers élans de mon cœur vers Jésus. Pour la première fois, j’ai réellement voulu croître dans la possession du Maître vénéré, lui donner accès dans mon âme pour qu’il l’entraînât toute à Lui. Là, j’ai trouvé mon bon directeur, mon père, mes premiers amis sincères. J’ai connu alors la nature et les limites de l’amitié chrétienne et sacerdotale ; et, pour la première fois, j’ai trouvé des âmes qui m’aimaient pour mon âme, qui comprenaient mes vues sur l’amitié.

« En un an et demi, j’ai parcouru un chemin très long en toutes choses… Et c’est pourquoi cette maison m’est chère.

« Et le voilà maintenant profané, mon cher séminaire. Après les séminaristes sont passés les soldats… »

Il y a un principe qui dit : « La loi civile a pour objet le bien, la loi religieuse a pour objet le meilleur. » Mais les hommes au pouvoir ont renversé le principe et décidé que cette loi civile, ayant pour objet le bien, doit tendre à écraser le meilleur.

Singulière logique de l’évolution des esprits !

Auguste Merlet, tout vibrant qu’il fût, n’a cependant aucune parole amère ; à la vue du mal, ses sentiments s’élèvent et s’épanchent dans cette touchante prière :

« Et nous, Seigneur, nous que vous avez comblés de vos faveurs, à qui vous avez donné votre amour, nous qui voyons la gravité de l’offense, nous réparons pour eux. Parce que ceux-là vous méprisent, vous haïssent et vous font du mal, faites que nous soyons plus attentifs à vous plaire. Que nous soyons plus religieux, plus fervents, plus purs à mesure qu’ils le sont moins. Nous autres, vos petits séminaristes, nous voulons vous aimer et nous voudrions bien souffrir pour vous. A nous la souffrance pour Jésus, à nous l’amour du Christ. Nous les revendiquons puisqu’ils les rejettent et les fuient… »

II

Réorganisation du séminaire en janvier 1907. — Joie du retour. — Beau développement de la force d’âme d’Auguste Merlet. — L’ardeur de son apostolat. — La vivacité de son amitié. — Sa reconnaissance pour l’amitié supérieure qu’il reçoit de ses maîtres.

Le grand séminaire fut réorganisé partiellement et provisoirement dans une propriété mise à la disposition des directeurs.

« Enfin, voici la nouvelle attendue depuis si longtemps, écrit Auguste Merlet. J’ai reçu aujourd’hui l’ordre d’entrer dans notre nouvelle maison. Je suis bien content, bien content ! Oh ! rentrer ! Jamais je n’ai tant souffert de l’absence de mes confrères, jamais je n’ai goûté si amèrement les douleurs de la solitude. Je vais me retrouver avec mes amis, les voir, vivre avec eux. Quel plaisir ! Je ne les retrouverai pas tous puisque la persécution nous sépare, mais je vais en voir quelques-uns et mon âme est en joie. »

Quelque temps avant la dislocation du séminaire, il avait passé par des émotions joyeuses qu’il exprime avec sa vivacité habituelle.