Plus loin, il écrit :

« La voix de Dieu retentit toujours doucement au dedans de moi, douce, mystérieuse, pénétrante comme une voix d’homme dans une chambre à tentures épaisses. La grâce me pousse et me sollicite tour à tour ; elle m’excite à la piété, au recueillement, au silence, au travail.

« Le travail ! Oh ! que je voudrais bien me faire une conviction profonde de sa nécessité pressante pour qui veut être prêtre, ministre, défenseur de l’Église, propagateur de sa doctrine et de sa vie. Pour reconquérir l’influence perdue, il faudrait que le clerc redevînt ce qu’il était jadis, l’homme le plus instruit dans le ressort de son action particulière, l’homme le plus ouvert aux grandes idées et aux nobles sentiments, le plus apte aux besognes délicates. Sans doute chacun de nous doit rester à sa place, et le prêtre ne peut vouloir prendre et attirer à lui toute la direction intellectuelle de ses subordonnés, ou imposer son point de vue ecclésiastique dans toutes les questions civiles. Aussi ne demande-t-on au prêtre que de bien connaître l’Église, afin de pouvoir la défendre, la faire aimer, la faire vivre, par elle faire aimer Jésus, le faire vivre dans les âmes.

« Mais à combien de questions ne se rattache pas la connaissance de l’Église et de ses intérêts !

« En combien d’actions humaines le point de vue spirituel ne peut-il se trouver engagé !

« Le prêtre devrait tout savoir, tout connaître, tout apprendre. C’est dire que son travail doit être de tous les instants. La cause de Dieu est dans tous les actes humains, plus ou moins engagée, plus ou moins compromise. Ce n’est pas à dire que le prêtre doive régenter les consciences comme un tyran domine des esclaves… L’Église qui est la vérité, qui repose sur la vérité, qui vient de la vérité, ne redoute pas la lumière des consciences individuelles… Nous pensons trop souvent à imposer la vérité, plutôt qu’à la faire sentir, trouver et aimer par les hommes. Plutôt que d’insuffler la vie dans les âmes, le prêtre devrait l’évoquer en elles, la leur faire comprendre et désirer…

« Mais quelle application longue et constante, quelle somme de travail et d’efforts, quel amas de connaissances n’exige pas ce rôle d’éducateur des foules, d’initiateur de vie dans les âmes mortes ou traînantes !… Et tout cela suppose du travail, bien du travail intelligent, personnel, assimilant. »

Son jugement sur les études du séminaire est intéressant parce qu’il répond, en connaissance de cause, à des appréciations qui, fréquemment, se bornent aux apparences.

Le fond de ces études comprend : la philosophie, l’histoire, la théologie dogmatique et morale, le droit canonique, la liturgie, la prédication, l’Écriture sainte.

« Je ne suis pas de ceux, dit-il, qui prétendent usées les notions que l’on nous enseigne au séminaire sur la théologie ou l’histoire, ou l’Écriture sainte ou la philosophie, qui appellent autre chose qu’ils disent beaucoup plus pratique, plus essentiel, plus actuel et qui, d’après ces principes, passent leur temps à courir après d’autres études, sans méthode, sans fond acquis, sans avoir le courage d’apprendre et de s’assimiler auparavant tout ce qu’on leur enseigne.

« L’acquisition de connaissances variées, approfondies, personnelles sur les diverses matières dont j’ai parlé plus haut, reste le fond, comme la substance, de nos études ecclésiastiques.

« Seulement, pour influencer les gens, pour leur faire accepter et aimer notre doctrine, il nous faut toujours actualiser nos connaissances. N’est-ce pas un devoir de suivre le mouvement des idées et l’évolution des tendances afin d’adapter aux âmes l’exposition de notre doctrine immuable ?

« L’étude des questions sociales, le dévouement aux œuvres, la connaissance de leur fonctionnement, l’instinct de l’utilité de leur création, est aussi nécessaire aujourd’hui. Mais ne perdons pas de vue que le fond de toutes nos occupations est dans la science ecclésiastique proprement dite, parce que seule elle est la nourriture de la vie surnaturelle.

« … Ce sont les connaissances en théologie, en Écriture sainte, en histoire, qui sont les premières, les plus importantes à acquérir, et, bien que je n’aime ni l’un ni l’autre, je préférerais et J’estimerais plus dans son rôle un prêtre qui saurait bien sa théologie, son Écriture sainte, son histoire, qui les vivrait avec un caractère avenant, sans aucune notion des questions sociales, sans amour pour les œuvres, qu’un prêtre qui, féru des questions ouvrières et rurales, ardent pour les patronages et les cercles, extérieurement du moins, attirerait tout à lui et qui n’aurait aucun fond de science véritable : théologie, Écriture sainte ou histoire…

« La religion n’est pas dans les œuvres, mais dans la doctrine de l’Église. Les œuvres ne sont qu’un moyen, un moyen que j’estime hautement, que j’aime, que je juge nécessaire, mais un moyen quand même pour mener les jeunes gens et les hommes à la doctrine et à la vie. Sans doute tout cela est bien délicat et bien nuancé, sans doute il ne faut pas faire de nos œuvres comme des réunions de moines ou de mystiques… mais le spirituel est notre but, nous devons orienter le matériel vers le spirituel, et parfois, sans paraître y insister ou même l’essayer, pénétrer de religion ou de christianisme les pensées, les sentiments, les actes de nos fidèles… Il nous faut pour cela à nous-mêmes une science éprouvée, personnelle, réfléchie, des connaissances vivantes qui apparaissent en tous nos actes, comme un système articulé de connaissances tellement assimilées qu’elles se révèlent partout, nettes et solides, dans la conversation aussi bien que dans un sermon…

« Je continuerai à me préoccuper des questions sociales, à aimer les œuvres… mais je voudrais me souvenir toute ma vie que le succès d’une œuvre n’est pas tant dans l’entrain extérieur que dans la vie intérieure, la vie religieuse de chacun de ses membres et de tout l’ensemble. »

Ces pages excellentes répondent à bien des critiques. Malgré sa jeunesse, l’auteur a le don de prendre les questions par leur fond, non par leur surface ; il sait les ramener sur leur meilleur terrain, et, se gardant de transposer le zèle, le voit sans hésiter par son côté le plus profond et le plus efficace.

En écrivant à un membre de sa famille, il donne, sur la nécessité du travail pour des aspirants au sacerdoce, des aperçus fondés sur le cœur et le sentiment de justice.

« Nous avons beaucoup de travail, mais on y va de bon cœur quand même et sans se plaindre. Le travail n’est-il pas la loi de l’homme sur la terre, de tout homme qui veut être un homme ?… Et comment refuserions-nous de travailler de toutes nos forces quand il y a parmi nous tant d’hommes qui peinent durement, puisque c’est pour eux, pour être en mesure de les consoler, de les soulager, de les élever, de les instruire que nous travaillons nous-mêmes ? Il n’est rien de plus réconfortant et de plus entraînant que cette pensée que l’on aime les autres, que pour eux on travaille et on peine, et qu’en les soulageant on accomplira la volonté du bon Dieu et on fera du bien. »

Le grand séminaire fut frappé par la loi spoliatrice le 15 décembre 1906. Expulsés, les séminaristes se retirèrent dans leurs familles en attendant la réorganisation de la communauté.

Dans une page émue, Auguste Merlet exprime ses regrets et résume l’action générale du séminaire sur son âme.