L’exubérance naturelle d’Auguste Merlet lui rendait difficile l’assujettissement complet à un règlement dont il ne reconnut que plus tard toute la portée morale.

« Le sacrifice le plus agréable que je puisse faire à Dieu, écrit-il, c’est la soumission totale au commandement de chaque minute… Tous les saints ont compris leur réforme individuelle par la soumission de leur être à une direction supérieure. Et moi je voudrais arriver à l’amour de Dieu en suivant nonchalamment des caprices désordonnés !… Il faut mortifier ses instincts en les comprimant par l’obéissance : c’est la première des vertus.

« L’obéissance dans les petites choses donne de bien meilleurs résultats qu’un zèle déplacé qui prétend tout entreprendre quand il ne peut rien faire… »

Le principe que contient cette sage remarque devint l’assise de ses progrès dans le bien ; jamais il ne comprit que la moelle, c’est-à-dire le travail sur soi-même, fût négligée pour le fracas des œuvres extérieures. Sa devise n’aurait jamais été, ainsi qu’il arrive parfois dans le monde aux agités du bien :

« De l’extérieur viendra mon perfectionnement moral » ; mais : « De la perfection de mon être moral viendra le bien extérieur. »

« Que je devienne réservé, modeste, calme, sérieux, tranquille. Ce sont là les qualités de mon état…

« Je suis attaché à la règle par la crainte, mais je ne puis pas encore m’y attacher par amour. L’obligation qu’elle me présente me subjugue et m’écrase. Mais je sens bien au fond que ma nature mauvaise demeure rebelle, indomptable, indisciplinée. C’est pourquoi je suis triste, de la tristesse des domptés.

« Il faut que cette tristesse s’en aille, et, Dieu aidant, elle s’en ira. »

Plus tard, quand il revient sur un sujet auquel il attache une importance capitale, il écrit :

« Plus je vieillis au séminaire, plus je trouve la tâche douce et aisée… J’ai reconnu la portée intérieure de ces actes qui, nous inspirant l’amour et l’habitude de l’ordre en ces choses, nous fait penser à nous appliquer sérieusement dans nos exercices spirituels.

« Le règlement ! Autrefois ce mot me paraissait dur et tyrannique.

« Autrefois !… Il y a deux ans. »

Et dans un parallèle qui indique un esprit déjà pénétrant, il explique en quoi consiste la différence entre un règlement de collège et celui du séminaire, comment le premier est inefficace pour la formation de la volonté, comment le second donne aux énergies toute leur valeur.

« Pendant tout mon collège, tandis que j’étais jeune et que mon esprit n’avait pas encore commencé à comprendre et à juger les choses de la vie, le règlement s’imposait à moi du dehors. Je le suivais sans l’aimer, et m’en débarrassais le plus possible.

« Au séminaire, la situation changea. Le règlement ne se trouvait plus visiblement lié à une autorité extérieure et agissante dont le rôle était de me l’imposer coûte que coûte. On en faisait une loi mise en face de notre conscience et de notre loyauté. Cela ne me pesait plus…

« Depuis j’ai senti le progrès monter continu dans la conscience que je prenais de moi-même. Je commençai à comprendre ce qu’était le devoir et quelle était sa force. Et peu à peu je me suis imposé le règlement à moi-même, ou mieux j’y ai rallié ma conduite après en avoir senti la nécessité… »

« Élever quelqu’un, dit-il ailleurs, c’est lui donner conscience de ce qu’il est, développer son pouvoir de réflexion puis mettre en lui le désir d’un état supérieur… Il faut laisser marcher les esprits et les âmes chacun à sa manière et ne pas les étouffer, mais les conduire et les orienter. Le plus grand bienfait que je doive à mes directeurs du séminaire est d’avoir ainsi compris ma formation : c’était, je crois, la seule manière.

« J’ai conscience du but à atteindre et j’aspire vers lui ; mais je suis convaincu que le règlement me porte dans cette voie. Je me laisse porter par lui… Je ne pense même pas qu’il impose à notre pensée, à notre esprit et à notre cœur un vêtement unique et comme un seul uniforme ; manière de penser et façon d’aimer, il ne nous impose rien de tout cela ; il ne tue pas notre âme pour la remplacer par l’idéal qu’il porte en ses flancs ; lui-même n’a pas d’âme, et la vie qu’il possède, c’est nous qui la lui donnons. C’est un outil dont chacun se sert selon sa méthode. »

Il travaillait sérieusement et avec application, bien que, dans ses notes, il se plaigne de sa légèreté d’esprit et parle de ses répugnances.

« Une bonne habitude est bien difficile à prendre. Je croyais, au commencement de l’année, avoir une conviction durable de la nécessité du travail. Les enthousiasmes tombent vite. La conviction première ne pousse pas bien loin, et dans une question de cette importance, qui exige le changement de toute une vie, le premier acte ne suffit pas à créer l’habitude. Les envies mauvaises, les ennuis désenchanteurs percent bientôt sous une agitation et une ardeur factices…

« Aujourd’hui j’ai préparé un examen. Il n’est rien qui me rebute autant que cette application, cette contention fatigante pour apprendre afin de rendre compte. Le seul fait m’énerve de me voir devant une page que je devrai réciter ; je ne puis me former l’esprit à cela. J’aime beaucoup mieux écrire, composer un devoir ; et je prendrais, ce me semble, un certain plaisir à me corriger en cela de mes nombreux défauts. Je sais que l’on n’invente pas grand’chose soi-même et que, pour peu que la question soit complexe, surtout précise et positive, il nous est bien difficile, à nous, pauvres jeunes étudiants, d’avoir des idées personnelles, originales, qui pèsent quelque poids. Mais quand j’ai en vue un travail de composition, une dissertation, par exemple, je compulse les textes, je lis les volumes, je réfléchis avec plaisir. Le but est immédiat et me sourit… Mais apprendre une leçon !…

« Je sens bien un peu que ce n’est pas bien, à moi, d’étaler ainsi mes petits ressentiments intellectuels… Et puisque je dois, par obéissance, apprendre mes leçons quand même, je ne devrais pas méditer mes oppositions de tempérament à ce gros travail.

« Et c’est précisément parce que mes goûts le combattent que je dois l’entreprendre… »