Confiant, jeune et bon, M. Merlet était nécessairement optimiste ; il le savait et s’en félicitait, car il écrit que sans optimisme on ne peut avoir de l’élan, néanmoins il entrevoyait les souffrances qui l’attendaient dans le ministère actif.

« Être apôtre, être prêtre pour être apôtre, c’est là mon plus grand désir… Être apôtre, c’est souffrir… Je dois donc aimer la souffrance. Les hommes sont toujours ingrats envers ceux qui leur font du bien. Je souffrirai de cette ingratitude d’autant plus que je me serai donné à eux avec plus de confiance, de franchise, d’abandon, c’est-à-dire d’autant plus que je serai apôtre. L’ingratitude reçue est le partage de ceux qui font du bien. L’ingratitude subie est la pire des douleurs. Qu’importe ! Dieu m’appelle à faire du bien. Mais il faudra que j’aime la douleur.

« J’ai conscience que l’on doit rencontrer dans la vie paroissiale, dans la diffusion efficace de ses idées et de ses convictions, d’étranges difficultés dont je ne fais qu’entrevoir l’intensité. D’ailleurs il est facile, à ceux qui n’ont aucune charge, aucune responsabilité, de voir ce qu’il y aurait à faire ; dans toutes ces choses de vie morale, l’esprit qui disserte n’est qu’à peine effleuré par les difficultés pratiques qui, dans la réalité de la vie, pèsent de tout leur poids…

« Comme le prêtre doit souffrir dans une paroisse où, malgré le bien qu’il fait et qu’on accepte, on repousse méchamment son ministère d’amour ! On ouvre bien large la porte aux aumônes qui précèdent le prêtre, et on la ferme bien vite à Dieu qui le suit. Et l’on sent tout cela, et l’on fait des efforts pour transformer ces âmes matérielles, mais hélas ! tout est inutile. Le découragement assaille l’âme alors. Et le découragement, c’est le meilleur asphyxiant de la piété. Et il faut lutter contre soi-même, lutter contre ses propres facultés affaiblies et sans ressort. Il est vrai que Jésus est là, mais il nous faut faire beaucoup nous-mêmes afin que Dieu nous aide.

« C’est là la vie du prêtre, c’est à quoi j’aspire, moi aussi. Je vais encourir les humiliations, les mépris, l’insuccès surtout. Pourrai-je lutter alors contre le découragement devant la mauvaise volonté des autres, moi qui déjà me décourage devant l’œuvre à faire en moi-même seulement ? Qu’il faut être fort pour ne pas être atteint et entraîné par la faiblesse des autres !…

« Nous connaîtrons les moments où, sous les coups de l’opposition, de la contradiction, de la haine extérieure, on ne sent plus en soi que le vide affreux et froid, et on ne trouve plus de point d’appui pour une énergie plus nécessaire que jamais. Et les idées d’abattement, de découragement, de lassitude, se feront jour ; pour un moment le plan de notre vie s’éloignera de devant nos yeux, et nous lâcherons tout. Dieu fasse qu’après cette chute nous nous relevions promptement, pour continuer la voie douloureuse !

« Il faudra que jamais notre action extérieure ne se ressente de notre abattement intime, mais que nous sachions combattre pour Dieu joyeusement, avec entrain, comme un guerrier sûr de sa victoire.

« Si, par notre douleur, notre abattement, l’œuvre de Dieu vit et croît, jeune et forte, que nous importera nous-mêmes ? Qu’importera-t-il si nos ennemis s’acharnent davantage encore à nous faire souffrir ? Ils pourront mettre à nu nos défauts, dévoiler nos abattements, nous couvrir de taches factices et imméritées, et dans le frissonnement de tout notre être, sous cet amoncellement de calomnies et d’outrages, nous clouer durement à la croix de la souffrance qui se tait et nous exposer ainsi, accusés, vilipendés, calomniés, aux regards étonnés et gouailleurs de tous… Pour Dieu et pour son œuvre, qu’importe notre souffrance ?… J’accepte la situation. »

Ailleurs il écrit :

« Dans l’ardeur de mon zèle, je voudrais voir tous les hommes devenir des saints, ou voir au moins tous les gens qui se disent chrétiens, vivre en chrétiens. Puis, après avoir épuré notre bergerie, nous partirions à la conquête des âmes, brebis égarées… Oh ! quels rêves d’apostolat ! Pour être plus vastes, ils seront peut-être plus vagues, moins efficaces, je souhaite que non…

« Convertir beaucoup, beaucoup d’âmes à l’amour ardent, vivant du christianisme, semer partout la vertu, signe de Dieu… tout cela attire mon âme. Il est des moments où l’envie de l’apostolat réel pousse notre vie. C’est la pensée, la sensation du but à atteindre que Dieu ranime dans nos cœurs.

« On se sent alors capable de convertir tout le monde. Hélas ! c’est bien souvent une excitation trop vive qui dure le temps d’une flambée de paille. C’est la grâce qui passe et nous émeut, et nous, lâches, nous la laissons passer et nous restons dans notre nonchalance. Que je voudrais être apôtre agissant pour Dieu avec feu, avec conviction !…

« Mais pour répandre le Christ, il faut le posséder dans le cœur, dans l’âme, le vivre dans la vie. Et tout cela, c’est le sacrifice, le renoncement, la souffrance, toutes choses qui coûtent et qui ne sortent pas spontanément de notre âme.

« Je me surprends parfois en train d’ébaucher un volume dans ma tête ou de préparer un discours, ou de fonder une œuvre. Je me vois alors tout autre que je ne suis actuellement : je suis tout zélé, actif, j’enveloppe l’erreur et le mensonge de l’éclat de la vérité divine qui touche, qui attire bien des âmes, qui provoque beaucoup de conversions. Je me représente travaillant le monde à la voix du Christ, introduisant partout la douceur, la charité, l’amour.

« Tout cela n’est-il que rêve d’ambition ? Je ne le crois pas. Cela est trop doux dans mon âme, et cela ne vient qu’aux heures où je suis calme et où je pense à Dieu… »

Mais, un mois plus tard, il écrit :

« Peu à peu, j’ai senti monter dans mon esprit la persuasion qu’il entrait une part d’amour-propre, de satisfaction naturelle dans ce grand désir de sauver les âmes. Pourquoi entrevois-je seulement la perspective de mon apostolat se déroulant après le séminaire par des œuvres extérieures, des œuvres qui font valoir, qui mettent en relief ? Sans doute, j’avais bien en vue le grain de sénevé dans l’âme de mes frères ; mais, sous cette intention excellente, se cachait l’espoir orgueilleux de paraître zélé, de passer pour un homme apostolique, pour un saint.

« C’est le plus sûr moyen de n’arriver à rien que d’invoquer ainsi hypocritement le secours de Dieu pour faire une action, puis, l’action faite, de me mettre entre le résultat et Dieu pour accaparer toute la gloire d’un succès nullement imputable à ma propre vertu…

« Il me faut me défier beaucoup de mes attraits pour le bien. Il ne faut pas que nous agissions avec des intentions naturelles… Un apôtre n’est pas apôtre seulement parce qu’il crée des œuvres, qu’il se dépense extérieurement sans compter, il est apôtre surtout en méritant lui-même.

« Je puis donc être dès maintenant un apôtre en méritant beaucoup, en priant beaucoup. Cela est moins dangereux pour mon humilité, cela est aussi sûr que si j’allais fonder patronage et cercles d’études… »

Il y a un certain temps, dans un congrès diocésain, on lut un rapport sur le recrutement des vocations sacerdotales dans les écoles. Le rapporteur énuméra les qualités et les tendances que devaient avoir les enfants qui songeaient à la prêtrise.

En sortant, il fut accosté par un homme du monde qui lui dit : « Votre rapport, monsieur le curé, a été pour moi une révélation. »

« Cependant, disait l’auteur du rapport, je n’avais parlé que d’un minimum de qualités vraiment nécessaires. »

Quelles proportions eût donc prises la révélation si on avait montré que l’éducation morale et religieuse, qui attend ces enfants, peut conduire un jeune homme à s’adresser le reproche émouvant de « se rechercher lui-même » parce que sa soif de faire le bien est trop grande ?