Malgré son scrupule, l’abbé Merlet revient sans cesse à ses beaux rêves.
« Je sens tout mon être frémir d’enthousiasme et se soulever de désir lorsque j’entends répéter la liste des grands hommes qui, en 1830, s’unirent pour combattre ensemble et avec toute la fougue de leurs convictions : Lacordaire, Montalembert, etc. Quels efforts et quels succès nous rappellent ces noms ! Quelle marche entraînante ils opèrent ! Quel vaillant combat ils soutiennent pour Dieu et la liberté ! Nous sommes les héritiers de leur tâche et les continuateurs de leur œuvre. Agissons vaillamment, loyalement, désintéressés comme ont agi les grands propagateurs de la foi.
« Je sens monter en moi une intelligence de plus en plus grande de ce qu’est la vie, chose pleine de misères, d’angoisses, de difficultés, semée de quelques joies et de rares consolations, mais tout éclairé d’en haut par l’idée du devoir.
« Mon idéal se fait de plus en plus net et plus prenant. Toutes nos grandes douleurs, générales ou particulières, m’étreignent le cœur. Le spectacle de notre abaissement moral et social me ferait bien pleurer… Il faut que nous nous levions grands, forts, l’âme remplie d’idées généreuses et d’aspirations nobles et que nous relevions dans un élan d’enthousiasme fécond toute notre génération, la génération qui s’affirmera et régnera demain. Je dois consumer ma vie pour cette cause magnanime et orienter tous mes actes vers ce but.
Les esprits sont pleins de préjugés et imbus de partis pris, les volontés sont faibles, lâches, inertes, les cœurs sont égoïstes. La France se débat dans l’incertitude de son rôle, dans l’ignorance de son but. Nous devons rendre la France à Dieu… Par tous les moyens légitimes, par un effort ininterrompu de tout notre être, nous voulons tendre à la renaissance de notre chère nation.
« Pour cela nous avons besoin de nous former nous-mêmes, d’élargir nos esprits et nos cœurs, d’ouvrir nos âmes…
« Devenons des saints, des hommes forts, larges, généreux, qui ne vivent que pour Dieu et orientent tout à Lui, mais des hommes qui vivent, qui vivent plus que les autres pour ramener les autres à la vie. »
Il s’épanche avec des amis sur ses idées d’action sociale.
« Nous devons orienter nos œuvres vers un esprit social, et tendre par elles à l’amélioration du régime de la société.
« Il me semble que la véritable tactique est de faire de chacun de nous des unités fortes qui, partout, puissent devenir un centre d’influence et d’action pour le bien. Je voudrais que nous ne nous isolions pas de la vie nationale, que nous soyons tous assez forts pour aller porter la bonne nouvelle au milieu des Gentils…
« Évidemment pour nous, prêtres, le but social n’est pas le but dernier, spéculativement parlant… Nous ne remplirions pas notre rôle sacerdotal si nous nous contentions d’avoir, le plus profond et le plus sincère possible, le désir de faire du bien à l’humanité… De plus, si nous n’avions que des théories justes, excellentes, qui nous assurent l’influence sur les foules, et que nous ne comptions que sur le développement de ces théories pour ramener le monde au Christ, nous nous tromperions grandement…
« Ne méprisons pas les talents humains, la culture humaine, les moyens humains. Rappelons-nous seulement tout le mal que nos adversaires nous ont fait par les seuls moyens humains. Il faut que nous soyons d’esprit et de cœur assez ouverts, de volonté assez forte pour les vaincre sur le terrain qu’ils ont choisi. Mais nous ne pouvons pas nous arrêter là… nous ne voulons pas seulement former des hommes, mais aussi et surtout des chrétiens, des fils de Dieu.
« L’œuvre est divine. Si nous n’employons alors que des moyens humains, ils n’aboutiront pas, n’étant pas proportionnés à la fin… Nous voulons répandre la vertu, la sainteté, il faut donc que nous soyons saints nous-mêmes… La sainteté, c’est le don de soi-même à Dieu. On est un saint, à mon avis, quand on ne vit en tout que pour Dieu de qui on fait le centre de sa vie…
« Quant à la fameuse distinction entre vertus passives et vertus actives, je ne l’admets pas du tout en pratique. Je ne connais qu’une sainteté, qui est toujours active, et qui est un effort constant vers le bien à faire en soi et dans les autres… »
Sans cesse dans ses notes il revient sur l’apostolat, sur les conditions qui doivent le rendre fécond.
« Certes, je suis bien partisan de la méthode d’aller au peuple ; il faut bien que le prêtre prenne contact avec les fidèles, parce que les conseils et les enseignements ont besoin d’être spécialisés, comme individualisés pour avoir quelque influence pratique. Les curés ne doivent pas attendre que les hommes viennent à eux ; ce n’est pas une méthode de conquête cela, et nous devons conquérir puisque nous sommes en minorité. Jésus est venu à nous pour nous sauver ; allons aux autres, aux mauvais, aux anticléricaux pour leur montrer l’intérêt que nous leur portons, pour les sauver eux aussi… »
Évidemment ces lignes sont empreintes de quelques illusions. Auguste Merlet n’avait encore vu que de loin les difficultés qui entravent, dans un grand nombre de paroisses, l’action du prêtre, et que, dernièrement, un curé de Paris mettait en évidence par des mots précis :
« Le curé est présentement suspecté, entravé, combattu, presque par tout le monde à la fois.
« Chaque matin, une certaine presse déverse sur lui le flot de ses sarcasmes, de ses injures, de ses calomnies, le représentant, aux yeux des foules, comme l’homme d’un autre âge, un obstacle au progrès, un ennemi dont il faut se défaire.
« Les pouvoirs publics l’ignorent, mais le surveillent ; et s’il vient à défendre les intérêts dont il a la charge, il est menacé de toutes les foudres de la loi.
« Quant à ses paroissiens, ils lui sont, pour un certain nombre du moins, ou hostiles ou indifférents, insensibles aux témoignages de zèle et de charité qu’il leur prodigue.
« Pour lui, enfin, dans son presbytère, une fois remplie sa tâche apostolique, il vit retiré, pauvre le plus souvent, trop fier pour se plaindre, se contentant de prier et de souffrir pour le salut de son peuple. »
Mais devant ce tableau, Auguste Merlet eût répondu : « Qu’il arrive ceci ou cela, que nous importe, à nous, si nous avons épousé les seuls intérêts de Dieu ! Qu’importe que nous soyons persécutés ! »
Pour lui, il importait seulement de travailler pour Dieu.