« Priez beaucoup pour moi. Je pense à vous souvent ; mon âme se reporte au séminaire, et le souvenir de la vie qu’on y mène me réconforte et me relève. »
Le 19, à la suite d’une marche fatigante, tandis qu’il s’occupait de mettre son équipement en ordre, il fut pris d’une hémorragie abondante.
Le 5 décembre il était réformé et rentrait dans sa famille sans se douter qu’il était mortellement atteint.
Égal à lui-même dans cette épreuve qui le terrassait, il écrivait à son directeur :
« Je me soumets le plus docilement que je puis à la volonté de Dieu. J’ai expérimenté déjà à loisir que c’est dans cette abnégation de moi, dans ce renoncement joyeux à mes désirs et à mes projets qu’est la meilleure et la plus substantielle partie du mérite.
« J’avais fait les plus beaux projets d’apostolat à la caserne. Je m’efforçais de mon mieux de les réaliser. Peut-être commençais-je à réussir un peu.
« Eh bien ! voilà que tout est fini pour moi ! Dieu m’a épargné la longueur de l’épreuve et il a confié à d’autres l’action que je rêvais. Que sa volonté soit faite ! S’il me veut malade maintenant, que sa volonté soit faite encore ! C’est une épreuve que je n’avais jamais prévue ; et fier de ma solide santé, je me croyais le maître de mon avenir. C’est Dieu qui est le maître. Mes projets ne sont rien s’Il ne les approuve. Tout est dans la soumission humble et confiante à sa sainte volonté. Sans cela, la vie serait incompréhensible et vaine, et le monde serait mené par un hasard aveugle, irresponsable et absurde. Nous sommes dominés de toutes parts par une force qui serait sans raison si elle n’était l’ordre. Et parce qu’elle est l’ordre, le devoir et la destinée de l’homme est de s’y soumettre. » — 16 décembre 1908.
Ce même jour, il écrivait à l’un de ses amis du séminaire :
« Mon bien cher ami,
« La première pensée qui me vint après la lecture de votre lettre fut que je suis trop indigne de votre amitié… Mais je me suis dit aussitôt que cette amitié est une grâce de plus que le bon Dieu offre à mon indignité, que la main dans votre main je serais moins faible et moins lâche, qu’en unissant ma vie à la vôtre par la communion de prières, de pensées, de résolutions, je l’élèverais et la soutiendrais beaucoup.
« Je ne doute pas que nous ne soyons faits pour nous entendre. Si vous avez senti (et j’en suis sûr) que le sacerdoce vers lequel nous allons est un don réel, total, absolu, de soi-même à Jésus, si vous avez senti les réalités surnaturelles effleurer un jour votre âme et vous apparaître comme l’unique fin de notre vie et de tout, nous ne devons avoir qu’un cœur et qu’une âme, puisque tous nos efforts seront orientés vers le même but et notre âme tendue vers le même idéal.
« Ma vie religieuse fut longtemps faite de sentiments. Je ne m’en plains pas, car bientôt le sentiment porta toutes mes préoccupations vers Dieu. Et c’est alors que peu à peu je commençai à percevoir un idéal de vie. Je sentis réellement que puisque Dieu existe, Il doit être la fin actuelle et présente de toutes nos actions, fin infiniment aimable, parce que Dieu est notre père et qu’Il a crucifié son Fils pour nous racheter. Et il m’a semblé que ces pensées sont extrêmement sérieuses et qu’il suffit de les avoir comprises au fond de soi pour se donner tout à Dieu.
« Malheureusement, ou plutôt heureusement, le principal n’est pas d’entrevoir un idéal, mais de le réaliser. Et c’est pour ce long effort ininterrompu que nous devons mettre en commun nos pensées, nos aspirations, nos résolutions, parce que, au moral, autant et plus qu’au physique, l’union fait la force.
« Et puis l’idéal est l’idéal ; et si l’on ne sent pas qu’il reste l’idéal, il est bon qu’on le précise et qu’on s’en fasse une règle.
« Avant de partir à la caserne, je fus pris d’un beau zèle un peu naturel et présomptueux. Je crus que j’avais mission de partir en guerre pour convertir le monde. Naturellement, comme il sied, je tempérais mon ardeur d’actes d’humilité, mais je me sentais quand même heureux et fier de partir à la conversion des infidèles. Je fus heureux dans mes essais d’apostolat, puisque j’avais conquis l’affection de mes camarades. (Je fus extrêmement touché de recevoir une lettre où était apposée la signature de chacun d’eux avec un mot aimable.) Et maintenant voilà que Dieu me retire, m’arrachant moi-même au danger auquel restent exposés les autres.
« Et je m’aperçois aujourd’hui de nouveau que la vertu n’est pas dans les protestations d’amour et les beaux projets d’apostolat, mais dans le don de soi à Dieu, dans la soumission de la volonté à la Providence. Rien n’est solide ni méritoire qui ne s’est pas affirmé dans des actes de la volonté.
« Unissons-nous donc dans la prière et dans l’effort. Revenu de mon aventure à Vannes, je me trouve maintenant tout désorienté. La maladie est la chose que j’attendais le moins…
« La sainte Vierge m’a déjà valu bien des grâces. Vous l’invoquerez tant pour moi qu’elle me guérira bien vite… Ma vie est au milieu de vous au séminaire. Hélas ! que la volonté du bon Dieu soit faite ! »
Il mourait trois mois plus tard, le 6 mars 1909.
Il avait écrit : « La mort est douce à l’âme du croyant, car la mort, c’est Jésus à nous, complètement à nous. Il attend l’âme à la tombe et tout être qui, parmi nous, l’aura désiré, aimé, voulu, le trouvera enfin… »