—Comme tu te montres indifférente! s'écria le prince en déposant la longue-vue et en regardant sa fille. Je m'étais figuré que tu avais beaucoup d'amitié pour lui!

—J'ai beaucoup d'amitié pour Dmitri Korzof, répliqua la jeune fille; mais mon amitié, vous le savez, mon père, ne s'exprime pas à la façon de celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de leur tendresse.

—Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrés, fit le prince avec un peu d'ironie.

Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se rapprochait rapidement.

—Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof.

Un coup frappé sur un timbre placé sur la table appela un domestique. Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le parterre situé à quelques marches au-dessous. De là une trouée habilement ménagée dans le sommet des arbres du jardin permettait de découvrir une partie du golfe.

Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur fond rouge les armoiries des Roubine, se développa sur le toit de la villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe.

La détonation d'une petite pièce d'artillerie répondit à ce signal; Nadia put voir la fumée blanche s'envoler de l'arrière du yacht, et la flamme du mât monta et redescendit rapidement. À son tour, le pavillon princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un oiseau qui replie ses ailes, et disparut.

—C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a répondu tout de suite! Je présume qu'il avait aussi sa longue-vue braquée sur la terrasse. Eh, Nadia?

Nadia ne répondit rien. Le coup de canon avait amené à ses joues pâles une rougeur légère. Elle se détourna et cueillit deux roses à un rosier véritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre célèbre de Roubine, transplanté dans le parterre pour charmer les yeux et l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplacé par un autre.