Une calèche attelée de deux chevaux bais, irréprochables de formes et d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna à temps pour les entrevoir ou plutôt les deviner à travers la grille.
—Et voilà l'équipage de Korzof qui va le chercher au débarcadère! C'est très-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'était peut-être pas pour nous? C'était peut-être pour ses chevaux?
—Si les ordres n'avaient pas été donnés d'avance, répondit la jeune fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite.
—Ah! très-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de l'œil.
Un de ses passe-temps favoris consistait à la taquiner discrètement, sans paraître y mettre d'intention, ce qu'il faisait à merveille.
—Changes-tu de toilette pour aller à la musique? reprit-il après un court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poignée de fleurs, qu'elle laissa tomber à ses pieds quand elle se retourna pour l'écouter, ne gardant à la main que les deux roses.
Elle jeta un coup d'œil sur sa robe de batiste blanche, couverte de dentelles, et répondit par un signe de tête négatif.
—Je me suis habillée avant le dîner, ajouta-t-elle.
—Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-être modifié tes projets, continua le prince sur le même ton de léger persiflage.
—Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une lueur hautaine dans ses beaux yeux gris foncé.