—Je t'adore, ma fille chérie! fit l'heureux père en l'attirant à lui pour l'embrasser. Je suis un père terrible, je voudrais tout savoir...

—Vous savez tout! répondit-elle avec une franchise très-noble.

—Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille sous le sien, deviner avant que tu saches toi-même!

Nadia baissa la tête; le prince continua:

—Je suis à la fois ton père et ta mère, ma Nadia chérie; j'ai peur de ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton admirable mère vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas fait pour attirer ta confiance, Nadia...

—Oh! mon père! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour baiser la main qui retenait la sienne.

—Je veux dire que je suis un père trop jeune, un peu taquin, que je ne suis pas l'homme absolument sérieux et patriarcal qui représente l'idéal du père; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutôt l'air d'un camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour, je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grâce et parfois plus de vérité. Avoue, Nadia, que je suis un père bien bizarre!

—Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau regard plein de tendresse filiale; vous êtes un père adorable et un père adoré.

—Et toi, tu es la plus charmante des filles! répliqua Roubine en la regardant avec orgueil.

En effet, Nadia Roubine était une des plus belles personnes de la cour. Grande et mince, avec cette flexibilité de roseau qui est un si grand charme chez les jeunes filles russes, elle portait fièrement la lourde et épaisse couronne de cheveux brun doré qui paraît sa tête; ses yeux magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait à se taire, ils protestaient en dépit d'elle contre cette violation, de la vérité. Sa bouche, un peu grande, était d'un dessin ferme et pur, et son sourire découvrait des dents larges, légèrement écartées, mais parfaites de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possédait un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excès de mauvais goût dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux.