À cette proposition, Roubine s'emporta, tempêta, déclara que ce mariage avait toujours été traité d'une façon ridicule, que sa fille voulait le rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit, il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il n'entendait pas qu'on se moquât de lui.

—Alors, dit Korzof, qui avait conservé son sang-froid dans cette bourrasque, vous ne voulez pas être mon beau-père?

Roubine éclata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'était levé pour gesticuler plus à son aise, et l'on finit par où l'on aurait dû commencer; mais si l'on commençait toujours par là, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il écouta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que Korzof n'avait point commis de crime qui méritât un exil de trois ans,—cet exil fût-il réduit de six mois,—et le résultat fut que le mariage aurait lieu à Paris, dès le lendemain de leur retour c'est-à-dire au bout d'une quinzaine.

Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-être Nadia elle-même, l'avait rêvé, dans tout l'éclat du luxe et d'une haute position. Dans les fantaisies de son imagination, elle s'était représenté ce mariage somptueux, à la chapelle de leur hôpital, inauguré le jour même, au milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant: elle avait aimé à se figurer la pompe d'une telle cérémonie, assez semblable à une prise de voile, un adieu définitif à sa vie passée de princesse oisive, une entrée triomphale dans son existence modeste de «la femme du docteur». Les réalités de la vie, moins poétiques, poignantes parfois, avaient fait écrouler ce rêve, dont Nadia foulait maintenant les débris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement à cette splendeur un peu théâtrale, si elle entreprenait la tâche vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses études, souvent pénibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du don de sa personne la récompense de longs efforts! Il y a là quelque chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les fatigues que l'on impose, se grandissant dès lors jusqu'au rôle de compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignité d'une souveraine qui condescend?

Ces réflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle. Jusqu'alors, elle n'avait envisagé sa propre personnalité que vis-à-vis d'elle-même; obligée de l'envisager vis-à-vis des autres, elle s'aperçut que les principes trop étroits menacent de craquer, comme les vêtements, lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les événements. Elle se rendit compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait à Korzof, et, au lieu de venir à lui avec le sourire d'une reine qui récompense, elle s'appuya contre le cœur de son mari avec la tendre confiance d'une femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su inspirer.

Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis que comptaient les époux dans la colonie russe à Paris assistèrent à la cérémonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir même pour Pétersbourg, et les jeunes mariés restèrent dans un joli petit appartement meublé qu'ils s'étaient fait arranger non loin de l'École de médecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps à une promenade au bois de Boulogne que d'obliger son mari à faire tous les jours une longue course pour regagner un logis situé dans un quartier plus brillant. Roubine en partant avait laissé un équipage à deux chevaux à sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'était que d'aller à pied, sauf à la campagne et pour son plaisir. À la fin du premier mois, Nadia congédia ce supplément d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut même un jour l'audace de se montrer ainsi autour du Lac à l'heure élégante, et les mines effarées que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent fournirent pendant longtemps matière à son hilarité.

—Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils devaient nous saluer!

Leur appartement était bien exposé au soleil; Dmitri ne parvint pas à l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme à son tour ne pût l'encombrer de fleurs: ils passèrent là un temps qui fut certainement le plus heureux de leur vie.

Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; dès les premiers jours du printemps, il revint à Paris, et, aussitôt que les cours furent fermés, il emmena le jeune couple, ou plutôt il le suivit, là où les études et les préoccupations de Korzof devaient l'entraîner. Ils voyagèrent ainsi pendant deux années, tantôt réunis tous trois, tantôt séparés du prince, et, malgré leur désir de prendre dans la vie une assiette définitive, ce temps leur parut court.

Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse. Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place.