Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur l'émotion de ses deux enfants.
—Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et avoir de bonnes notes tout de même!
—Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes examinateurs,—et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais encore le plus attrapé de tous!
—Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!
Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon cœur. Enfin le grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des félicitations unanimes.
—Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie misérable on traîne...
—Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises.
Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit aussitôt.
—C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent, désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis.
—C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une seule terreur me hante depuis quelque temps...